Le Nouvel Automobiliste
PSA FCA JLR

PSA-FCA-JLR : le Lion cherche-t-il à s’offrir une griffe de luxe ?

Des rumeurs sur la volonté de la part de PSA de racheter Jaguar-Land Rover (JLR) circulent activement depuis quelques jours, en particulier au Royaume-Uni. Quel crédit leur apporter ?

PSA, le groupe qu’on voit racheter tout le monde

Alors que, selon les propres dire de son patron Carlos Tavares, le groupe PSA a échappé de peu à la faillite il y a seulement 5 ans de cela, il est désormais perçu comme un constructeur ultra rentable dont les poches débordent de cash flow à ne plus savoir quoi en faire. Le succès indéniable de véhicules comme le 3008, au-delà sans doute de toute attente, mais également le rachat retentissant d’Opel sont effectivement passés par là et le groupe va sans conteste beaucoup mieux, même si les salariés, français en particulier, ne le vivent pas toujours de façon aussi idyllique (par exemple ici ou ).

La piste FCA

Depuis Genève ce sont donc des rumeurs autour d’une possible alliance PSA-FCA (Fiat Chrysler Automobiles) qui se sont montrées insistantes. Carlos Tavares ayant lors du salon évoqué un futur de l’industrie automobile plutôt indécis et passant obligatoirement par des rapprochements entre les constructeurs, le parallèle avec les propos de feu Sergio Marchionne (qui estimait qu’à terme seule une poignée de groupes automobile resterait) était inévitable.

Dès lors, le PDG de PSA n’ayant de lui-même écarté aucune hypothèse et Robert Peugeot (à la tête de la holding familiale) ayant par ailleurs affirmé être prêt pour toute nouvelle acquisition, les supputations d’un rapprochement PSA-FCA et même d’un rachat du second par le premier étaient lancées. De fait, les deux groupes peuvent apparaitre comme largement complémentaires sur bien des points, en particulier sur leur positionnement géographique mondial, PSA étant essentiellement européen alors que FCA performe désormais surtout en dehors du Vieux-continent, aux États-Unis tout spécialement, grâce à des marques comme Jeep.

Pour autant tout ne serait pas rose dans un tel rapprochement puisqu’il faudrait gérer des problèmes de surcapacité en Europe, se pencher sur des marques à l’agonie comme Lancia ou en difficulté comme Maserati ou encore remédier aux échecs d’Alfa Romeo ou de Fiat aux États-Unis. Sans compter que la position de FCA en Chine, aussi médiocre que celle de PSA (sa joint venture avec Dongfeng a perdu 552 millions de dollars en 2018), constituerait un handicap sérieux. Par ailleurs, du côté de FCA, on ne semblait pas marquer ni un intérêt majeur ni surtout un enthousiasme forcené à cette idée, la famille Agnelli ayant très vite exprimé des réserves. Au bout du compte, si une coopération était envisageable (elle devrait d’ailleurs être effective en Europe autour d’une plateforme commune entre les deux groupes), une fusion ou a fortiori une acquisition certainement pas.

Et si on lorgnait plutôt sur JLR ?

Du coup, depuis quelques semaines c’est une autre rumeur qui circule, celle d’un possible rachat par PSA du groupe Jaguar-Land Rover appartenant à l’indien Tata Motors. Elle prend corps tout d’abord dans une interview accordée par Carlos Tavares à Autocar India début avril dernier à l’occasion de l’arrivée sur le marché indien de Citroën. Le patron de PSA ne répond pas positivement et encore moins catégoriquement à la question insistante du journaliste en face de lui mais, quand ce dernier lui demande si PSA aimerait avoir une marque de luxe dans son portefeuille de marques, il ne dit bien entendu pas non. Même s’il précise que rien n’est décidé et qu’aucune négociation n’est en cours, même s’il précise aussi que ce ne serait envisageable qu’à la condition qu’il ne s’agisse pas de distraction, la rumeur est lancée.

Qu’aurait PSA à gagner d’un rachat de JLR ?

On le sait, le groupe JLR n’est pas dans une santé économique particulièrement reluisante. De lourdes pertes se sont accumulées ces derniers mois en raison d’un marché chinois de plus en plus morose, de l’obligation du renouvellement de ses motorisations, de l’investissement dans l’électrique et des incertitudes liées au Brexit. Sur le dernier trimestre 2018 ce seraient 273 millions de Livres (316 millions d’euros) qui auraient ainsi été perdus par JLR tandis que Tata affichait une perte record de 4 milliards de dollars (3,56 milliards d’euros).

Largement de quoi faire de PSA un potentiel sauveteur miraculeux, image dont le groupe ne cherche pas spécialement à se défaire et qui lui plait bien après le rachat réussi d’Opel. Rajoutez là-dessus l’annonce d’une fuite d’un document interne évoquant le rachat imminent de JLR par PSA et vous obtenez, malgré un démenti officiel des deux groupes (plus franc chez JLR, plus évasif chez PSA…), une mini tornade bourrasque médiatique propre à agiter le (pas si) petit monde de l’automobile.

Même si tout cela reste, là encore, de l’ordre de la supputation il est néanmoins à ce stade possible de s’interroger sur l’intérêt que représenterait une telle acquisition pour PSA. En rachetant JLR, PSA pourrait tout d’abord mettre la main sur des technologies qui lui font défaut et qui lui ferment assez largement les portes de nombreux marchés. On pense en particulier ici au plan de retour annoncé sur le marché Nord-américain dont on perçoit de plus en plus les préparatifs. Les motorisations haut de gamme de JLR, notamment les 6 voire 8-cylindres (mais les nouveaux 6-cylindres en lignes devraient sonner leur glas) ou l’expertise en transmission intégrale seraient naturellement les bienvenus et fort complémentaires d’une gamme dans laquelle il n’y a ni l’un ni l’autre.

L’acquisition de Jaguar viendrait également offrir à PSA la marque de luxe qui lui manque, DS Automobile n’étant positionné que comme une marque premium. PSA pourrait aussi réduire quelque peu sa dépendance au marché européen même si les volumes réalisés par JLR ne compenseraient que relativement cela. Enfin le groupe français augmenterait considérablement son prestige aussi bien en intégrant des marques qui le sont fortement qu’en réalisant cette opération financière nécessairement mondialement médiatisée. Le problème c’est que, comme toute opération de ce genre, il n’y a pas que des avantages.

Qu’aurait PSA à perdre d’un rachat de JLR ?

Le premier problème est tout simplement lié au coût d’acquisition dont le montant, s’il serait nécessairement au plus bas actuellement, ne serait pas non plus bradé. Certes PSA affiche des résultats plus qu’enthousiasmants mais reste dépendant des aléas du marché automobile qui sont de plus en plus imprévisibles. Le groupe lance ou doit lancer dans les semaines qui viennent des modèles essentiels (Peugeot 208, DS 3 Crossback, présentation de l’Opel Corsa) et, si son modèle phare, le Peugeot 3008, cartonne et que Citroën affiche aussi de biens meilleurs résultats toute la gamme n’est pas nécessairement à l’unisson (les ventes de DS Automobiles sont toujours modestes, la Peugeot 508 doit faire ses preuves dans un marché difficile, les monospaces compacts tirent leur révérence).

Vient ensuite le problème de la santé financière de JLR. PSA semble avoir démontré avec Opel sa capacité à relancer une entreprise (non sans créer des crispations) mais chaque expérience de ce type est différente et Jaguar ou Land Rover ne ressemblent pas à Opel. JLR perd de l’argent, on l’a vu plus haut, et si l’image de Land Rover est plutôt satisfaisante, celle de Jaguar reste depuis plusieurs décennies en demi teinte. La marque est à placer dans la catégorie luxe (et non premium) et propose dans son catalogue des véhicules qui tutoient les sommets de cette catégorie mais le lustre du blason n’est de loin plus aussi étincelant que par le passé en raison notamment de productions à la qualité irrégulière. La Jaguar XE a ainsi été très souvent critiquée pour ses économies trop visibles mais le titre de voiture de l’année décroché par l’I-Pace montre toutefois qu’il y a encore du potentiel.

Le tournant de l’électrique semble à ce titre bien entamé chez Jaguar mais il ne doit pas masquer non plus le fait que le bilan carbone d’ensemble est assez élevé… alors même que PSA est déjà actuellement l’un des constructeurs les plus exposé face aux futures normes européennes. L’acquisition de JLR par PSA rendrait le groupe français très exposé aux amendes -astronomiques- fixées par l’UE en cas d’émission moyenne de CO2 trop élevées. Enfin n’oublions pas non plus que JLR produit essentiellement au Royaume-Uni et qu’avec les incertitudes de plus en plus importantes liées au Brexit il n’est guère aisé de faire des prévisions fiables sur les relations commerciales à venir entre le pays de sa gracieuse majesté et le reste de l’Europe, voire du monde.

Beaucoup d’inconnues donc (et la liste est loin d’être exhaustive) dans une équation qui n’est elle même uqu’ne simple hypothèse puisqu’on rappellera que, jusqu’ici, personne ne vend et personne n’achète.

Sources : Autocar, Jalopnik, Bloomberg, Express & Star