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Enfin ! L’annonce en mai 2025 de la création par Renault d’un musée à Flins a provoqué un ouf de soulagement chez les collectionneurs et amateurs de la marque, rassurés de voir la marque enfin présenter au public son histoire et assumer de rassembler en un lieu public ses collections. A deux ans de l’ouverture de ce nouveau lieu, comment se prépare ce projet ? Comment a-t-il pu voir le jour et que se passe-t-il en coulisses ? C’est ce que nous sommes allés demander à l’un des acteurs clés du projet, Arnaud Belloni, directeur du marketing monde de Renault.

Boulogne Billancourt, début septembre, à quelques jours du salon de Munich. Arnaud Belloni nous reçoit au siège de Renault, installé au cœur du quartier historique du Losange, le trapèze de Boulogne. Nous sommes en face de l’île Seguin, avec vue sur la cabane reconstruite de Louis Renault, un cadre presque idéal pour discuter du musée Renault.

Ce n’est désormais plus un secret, ni même une question sans réponse pour les porte-paroles de l’entreprise : Renault aura enfin un musée, dont l’ouverture est attendue pour 2027 à Flins. Et les fans seront heureux : le projet n’est pas remis en cause par le départ de Luca de Meo.

Comme l’indique Arnaud Belloni, « le projet de faire vivre la collection Renault a toujours été porté par Jean-Dominique Senard, entouré de Fabrice Cambolive, Catherine Gros (VP Art Patrimoine et Mécénat) et moi-même lors de l’annonce de l’ouverture du musée. » Un événement auquel nous avons pu assister et qui est à revivre dans ce sujet.

« Un projet pareil doit être porté par une direction opérationnelle, commerce et marketing »

De quoi faire craindre le pire, même si Arnaud Belloni balaie ces craintes : « Le Musée Renault est à l’abri de ces changements, son business model est construit de manière conservatrice – je ne rentrerai pas dans les détails. Les changements [de direction générale, NDLR] ne sont pas au niveau du marketing, et ils n’apportent pas de conséquences immédiates, du moins chez Renault : Fabrice Cambolive est toujours CEO de la marque Renault, et ma relation avec lui est bonne, c’est un collègue que je respecte énormément et depuis mon retour chez Renault, depuis 5 ans, nous travaillons main dans la main. »

Qu’on soit fan d’histoire, de Renault ou non, le Musée Renault devenait un serpent de mer. « Déjà à mon arrivée en 1990 chez Renault, le musée Renault était évoqué… Les dossiers liés aux espaces de mémoire ou musée sont souvent confiés aux services héritages, souvent aux anciens qui ne font plus partie directement de l’entreprise, qui n’ont pas ou plus de prise directe dans l’entreprise. Il est donc nécessaire que ce genre de projet soit porté par une direction opérationnelle, commerce et marketing. »

« Le musée a été approuvé un mois avant la conférence de presse de mai 2025 »

Une équipe commando, pour mieux concentrer les pouvoirs ? Presque : « Pour la réussite de ce projet, il nous fallait une équipe déterminée et courte. Nous étions peu nombreux et bien positionnés : la direction, la direction markéting, le directeur des ressources humaines, la directrice de l’immobilier, le directeur financier et le Président. Le projet a été approuvé environ 1 mois avant la conférence de presse, en mai 2025. »

Dès lors, comment expliquer que le projet de Musée ait pu réussir là où les projets précédents ont échoué ? « Il n’y a pas toujours eu une prise de conscience généralisée sur la nécessiter d’assumer, d’aimer et d’utiliser le patrimoine, dit Mr Belloni. Mais avec l’arrivée de nouvelles marques, créées de rien en très peu de temps, aujourd’hui de Chine, mais demain d’Indonésie, d’après-demain d’Afrique, il est absolument nécessaire, quand on a plus de 125 ans d’histoire, d’avoir un espace comme le Musée Renault. »

Outre le contexte concurrentiel venu d’Asie, c’est un autre facteur qui a joué en faveur du musée : un certain retour à la réalité, entre ce dont les fans et la marque rêvaient et ce qui était réellement possible.

« Pendant très longtemps, les projets envisagés devaient se construire à Paris ou à Boulogne-Billancourt. Au prix du foncier, le projet est impossible à moins d’être propriétaire du terrain. Ce qui n’est pas le cas à Paris, et n’est plus le cas à Boulogne-Billancourt. En 2021, il y avait encore une hypothèse de la faire sur un de nos terrains à Courbevoie. Mais c’est quasiment impossible à mener, entre les autorisations, les recours… c’était trop risqué. Une fois cette idée de localisation abandonnée, en 2021, nous sommes mis d’accord de le faire sur un de nos terrains. »

« La réorganisation de Flins en Re-Factory, c’est une flèche de plus dans le carquois pour le musée »

Direction Flins donc. Un lieu historique de la marque, usine depuis 1952, et en pleine transformation depuis 2022. « Au même moment [que s’élaborait le Musée, NDLR], l’usine de Flins se réorganisait pour devenir le site de ReFactory, analyse Mr Belloni, c’est une flèche en plus dans le carquois pour créer le musée sur le site de Flins ! Au-delà du Musée même, nous avons besoin de réorganiser le site de Flins d’un point de vue immobilier, pour lequel nous avons des engagements pour transformer le site en Re-Factory [et pour lequel] nous devons transférer la zone de stockage de la collection Renault. » Une enquête publique a eu lieu du 11 août au 19 septembre 2025 à ce sujet.

Faut-il craindre à cette occasion un compactage, avec réduction des collections ? La vente aux enchères de la collection Renault « The Icons » organisée par Artcurial Motorcars a élevé quelques inquiétudes (propos recueillis en septembre, en amont de la vente organisée en décembre NDLR) : « Nous avons validé la sélection de voitures, qui a aussi été visée par la direction juridique, la direction financière, la direction de l’éthique et par Fabrice Cambolive. La vente ne porte que sur des doublons ou des triplons. Le gain de cette vente servira à réinvestir dans des modèles, du parfait état à voiture très rare à refaire. »

C’est ainsi que, parmi les dernières arrivées au patrimoine, Mr Belloni rappelle que « nous avons intégré il y a peu la Renault Clio Williams n°1 de Franck Williams, et aussi l’avion Rafale, qui une réplique en parfait état, la seule existante au monde, qu’on a trouvé aux Etats-Unis. »

Des voitures mais aussi des chars, des pièces, des jouets… et de l’art

D’ici un peu plus de 2 ans, le résultat prendra donc place hors de l’usine, afin d’être pleinement accessible au public, et avec un choix surprenant, celui d’un architecte qui n’a jamais réalisé d’espaces muséographique jusqu’à présent.

Mais sur ce point, Mr Belloni botte en touche : « Autant pour le Défilé Renault, j’ai été impliqué dans le choix, autant sur le Musée Renault c’est resté au niveau de la direction immobilière, dirigée par Juliette Borie. Mais dès que j’ai vu le projet, j’ai adoré ! Il faut savoir que le cahier des charges était strict : des volumes imposés avec un programme précis, les surfaces étaient communiquées, nous avons défini la notion de stockage vertical, et surtout un coût contenu. Le choix de l’architecte, Fabrice Celnikier de l’agence CGA est donc le bon ! »

Bien que le permis de construire ne soit pas encore déposé, l’essentiel des espaces est résumé ainsi : « Nous avons 2 700 m² de stockage vertical qui sera visible depuis des vitres, et nous avons la zone musée, d’exposition thématique. Nous aurons également une zone de stockage à plat pour les véhicules tels l’avion Caudron-Renault Rafale ou les chars. Nous avons également un stockage de pièces, tels que les moteurs de Formule 1. Nous avons une collection de jouets ainsi que la collection d’art. Nous aurons une zone de consultation pour les chercheurs ou les journalistes… Et nous aurons bien sûr une zone boutique, The Original Renault Store. »

L’intégration de la fondation d’Art Renault était-elle une contrainte ? « Non, c’était un devoir, dit Mr Belloni qui poursuit : Le fait d’avoir le Musée à Flins, dans un univers industriel, nous a aidé à intégrer la fondation d’Art et de proposer des espaces de résidences pour les artistes. Au-delà de stocker et d’exposer, nous avons aussi l’idée de restaurer. »

De quoi passer de la résidence d’artistes à un projet « bien plus grand » qu’il appelle « la résidence d’artisans » : « Tous les ans, des voitures sont restaurées, de notre collection ou à la suite d’un investissement. Certaines sont vendues pour pouvoir financer les restaurations. Notre souhait est donc d’inviter des selliers, des carrossiers ou des motoristes à venir travailler chez nous, sans payer de loyer, et en contrepartie former des jeunes. C’est un travail de transmission avec une volonté de partenariat avec des écoles. »

« Si ça ne tenait qu’à moi, le nom du musée serait
‘Pop – Art – Car’ »

Le pont se fait alors avec d’autres démarches de préservation d’artisanat comme l’on en voit dans la haute-couture : « C’est s’assurer de défendre notre savoir-faire comme le font les marques de luxe comme Louis Vuitton, Chanel ou Hermès, qui sont des entreprises que je respecte énormément : elles rachètent des métiers de compagnonnages, créent des écoles pour ne pas perdre ce savoir-faire, c’est remarquable. Nous avons donc trois espaces clairement identifiés qui seront visibles depuis l’espace d’exposition pour que chaque visiteur puisse avoir conscience que ces métiers existent dans le lieu, à l’inverse des artistes qui auront des espaces non-visibles, dans des espaces de l’ancienne usine. »

Est-ce parce que l’automobile ne s’assume pas en tant que telle, qu’elle doit recourir à l’art pour exister ? Pour Mr Belloni, c’est l’histoire de Renault qui parle en priorité : « Nous sommes une des plus grandes réussites dans l’automobile populaire. Louis Renault fait partie des premiers à créer l’histoire de l’automobile. Citroën est arrivé à 1919, nous en 1898, Fiat en 1895… nous sommes un des premiers. Le lieu [le Musée, NDLR], je le définirais comme Pop Art Car. Pour moi, le nom devrait être celui-là. Pop Car pour l’automobile populaire et Pop Art, pour la fondation d’art. En plus, en peut en faire un diminutif « PAC » comme pour le MoMA ! »

« Le Petersen Automotive Museum nous a inspiré la possibilité de visiter la zone de stockage »

L’avantage d’arriver parmi les derniers musées de constructeur, c’est de pouvoir regarder ce que la concurrence a déjà fait : « J’ai la chance d’avoir pu visiter un grand nombre de musées, raconte Mr Belloni, certains sont assez anciens. Ma préférence ne va cependant pas vers les Musées des constructeurs, mais vers les collections privées. Le Petersen Automotive Museum à Los Angeles est remarquable, c’est un de mes préférés. Ce que je préfère d’ailleurs dans ce musée est la zone de stockage en sous-sol, qui est payante en supplément du billet d’entrée. Les meilleurs voitures sont dans ce sous-sol, avec de belles découvertes dont une Alpine ! »

De quoi envisager un double ticket d’entrée comme Alfa Romeo qui distingue collection et réserves ? « Nous n’en sommes pas là, mais le Petersen Automotive Museum nous a inspiré la possibilité de visiter la zone de stockage. Il ne fallait pas donc pas empiler des caisses fermées non visibles, mais mettre les voitures en scène, en faire un show. La zone sera bien accessible pour découvrir les voitures stockées. Ce n’est pas dans l’ADN de Renault de créer un espace élitiste qui écarterait des visiteurs par l’argent, l’idée est d’en faire un ticket commun mais rien n’est décidé pour le moment. »

« Les gens veulent voir les interdits, le making-of »

Si l’on se projette en 2027, Renault aura donc enfin son musée. Quelles seraient les premières expos ? Y aura-t-il de l’inédit ? D’après la réponse de Mr Belloni, on peut s’y attendre : « Une des premières expositions que j’aimerais que nous mettions en place c’est toutes les voitures que vous n’avez jamais vues. Ce serait extraordinaire ! J’ai eu la chance de visiter la zone de stockage, où chaque voiture est protégée par du plastique. Les équipes m’ont montré les voitures ‘interdites’, que nous ne sommes pas supposés connaître : c’est extraordinaire. »

« Pourtant je l’avais déjà visité mais j’étais impressionné : c’est ce que les futurs visiteurs veulent voir et il faut leur offrir. C’est mon fantasme d’exposition et il est facile à organiser. Nous ne sommes pas obligés d’attendre le Musée, c’est organisable au Défilé Renault ! »

« C’est une idée intéressante mais avant de penser à cette thématique il est temps de faire plusieurs expositions Renault sur tous les thèmes possibles, nous avons assez de matière : les utilitaires, l’histoire des citadines, l’histoires des concept-cars, l’histoire de voitures jaunes… il y a de la matière pour extrêmement longtemps. »

Sans oublier le sport auto ou les Renault vendues à travers le monde : « La collection Renault est importante, y compris par exemple, des voitures fabriquées en Argentine… De plus, nous avons toujours la capacité de faire venir des voitures d’ailleurs. Donc oui, nous pouvons faire une exposition sur les Renault du monde entier, comme nous pouvons faire une exposition Formule 1. Nous pourrons faire une exposition Alpine. Nous n’avons pas de dogme, mais l’idéal c’est qu’Alpine ait un lieu à Dieppe. »

« Flins est très proche de Paris… et après, nous irons à Dieppe ! »

C’est un paradoxe mais outre le Musée Renault, un second musée se prépare au sein du groupe au Losange, pour Alpine cette fois. « J’ai porté le projet aussi car je ne suis pas parisien, indique Arnaud Belloni. A proximité du musée nous avons Giverny, Deauville, nous avons les plages du débarquement : c’est un parcours autoroutier. C’est aussi le parcours de la première course automobile Paris Rouen en 1894. Flins est très proche de Paris, et après, nous irons à Dieppe ! »

Mais avant tout, ces lieux restent identifiés à leur marque, et il faut donc éviter les confusions et chevauchements : « Mon idée c’est que les espaces de mémoire et de musée soient sur les terrains de jeu d’origine : Alpine à Dieppe, Dacia en Roumanie, et Renault à Flins. Le Musée Renault pourra accueillir une exposition Dacia mais je n’aime pas trop mélanger les genres : depuis 5 ans, nous avons fait un énorme travail pour distinguer les marques, par la stratégie, par le style publicitaire et par leur identité. Nous souhaitons raconter une histoire originale pour chaque marque. Ce qui n’empêche pas des thématiques communes pour le Musée Renault à l’avenir. »

« Le Défilé Renault n’est pas un espace mémorial »

En parallèle du Musée, Renault peut d’ores et déjà compter sur un showroom intégralement réinventé dans Paris, le Défilé Renault sur les Champs-Elysées. Un lieu qui, dans les années 70/80, accueillait un musée Renault appelé « Autobiographie ». Mais attention, Renault ne compte pas mélanger les genres là non plus : « Nous pouvons écrire toutes les histoires mais ce qui est certain : le Défilé Renault n’est pas un espace mémorial. Et je ne veux pas que ce soit ça, c’est un espace public, sur la plus belle avenue du monde. Le Défilé Renault a la volonté de montrer la modernité de Renault, le côté cool de Renault. »

Cap donc sur un lien clair avec les nouveautés, pour un lieu qui reste aussi un magasin où acheter des voitures : « L’objectif est de découvrir les nouveautés, avec en support une boutique The Original Store et un restaurant, avec des animations régulières. L’objectif est d’avoir des expositions total look : la Maison Renault 4, la Maison Renault Clio (qui arrive en novembre jusqu’en mars) ou la Maison Renault Twingo. Il y a toujours une dimension historique mais l’objectif est de montrer le modèle actualité dans toutes ses couleurs et toutes ses versions. Le Défilé Renault est un lieu de Pop Culture ancré dans le présent. 

Chacun sa place donc, sauf peut-être pour l’art contemporain où la passerelle paraît plus envisageable : « Le Défilé Renault pourra accueillir notre collection d’art contemporain, on pourrait même imaginer vider le lieu de ses voitures pour créer une exposition d’art contemporain, mélanger voiture et art. Nous avons un projet qui n’a pas pu aboutir de mélanger automobile et art. Il y a plein de projet de ce type, comme les Art Cars de BMW ou notre Renault 5 signé Dan Rawlings, qui est le premier pas. »

Ainsi donc, après des années de patience, Renault investit concrètement dans ses lieux de mémoire. De quoi ouvrir des perspectives prometteuses : puisse 2027 advenir rapidement pour le Musée !