Depuis 2019 et le concept-car 19_19, Citroën s’associe à Goodyear pour signer les pneus de ses études de style. Qu’il s’agisse du frugal Oli, du 19_19 donc ou même du révolutionnaire « skate » où Goodyear avait imaginé des pneus sphériques, la firme états-unienne offre ses ailes pour mieux faire rouler les créations des chevrons. Qu’en est-il avec le concept Elo ?
Nous rencontrons Sébastien Fontaine, Lead designer produits au studio de design avancé de Goodyear et Pedro Mateus, responsable de la stratégique produit et développement de Goodyear Sightline, la division Pneumatiques intelligents du manufacturier.

Le Nouvel Automobiliste : Présentez-nous ce pneu, et dites-nous quel nom lui a été donné !
Sébastien Fontaine : Il s’appelle Goodyear Eagle Xplore, avec l’idée de dessiner un pneu complètement personnalisé au véhicule, à l’usage, avec des continuités entre le flanc et la jante, pour donner l’impression d’une roue entière et pas de deux éléments séparés. Le travail est poussé jusqu’à mettre la texture des sièges sur le flanc, gravé au laser, qui continue sur la jante.
LNA : C’est un pneu avec deux bandes de roulement, pour deux usages distincts ?
Sébastien Fontaine : On a une bande de roulement pour la route, car c’est un véhicule polyvalent, qui peut être urbain, extra-urbain, mais il peut aussi faire du tout-chemin, pour les loisirs ou partir pour un pique-nique, et c’est la raison pour laquelle le pneu s’ouvre avec une partie plus profonde, plus large, qui offre plus de traction, et enfin une partie extérieure davantage fermée typée performance, comme nos pneus Eagle, pour réduire la résistance au roulement et le bruit. Ainsi, les perforations servent à absorber le choc de chaque élément qui rentre dans l’empreinte pour réduire le bruit.

LNA : On note que c’est un pneu bicolore pour bien délimiter les deux bandes de roulement…
Sébastien Fontaine : Oui, on a choisi des pigments colorés pour donner cette teinte légèrement ocre-marron. C’est une façon de montrer le potentiel de personnalisation, et d’adapter le pneu à la teinte de la jante.
Ce pneu est l’aboutissement d’une quarantaine d’itérations au total
LNA : Combien de temps de conception pour ce pneu ?
Sébastien Fontaine : Goodyear a été intégré dès le début du projet, dans la continuité du Oli, et dès la présentation en 2022 on évoquait le concept suivant pour commencer à y réfléchir. Au total, ça représente un an et demi de travail, le temps de commander les moules, les matières, de réaliser les nombreuses itérations. Le résultat qu’on présente, aujourd’hui, c’est l’aboutissement d’un très grand nombre de designs sur les flancs, avec une quarantaine de modifications de formes notamment !

LNA : Le concept même de la jante, vous y avez contribué ?
Sébastien Fontaine : Citroën a apprécié qu’on arrive à prolonger la jante dans le pneu, qu’on marie les deux, mais la jante, c’est uniquement Citroën qui l’a dessinée.
LNA : Cette coopération de design avec Citroën, est-ce que Goodyear l’a aussi forte avec d’autres constructeurs ?
Sébastien Fontaine : On en a, récemment avec le Peugeot Polygon pour lequel on a conçu les flancs colorés selon qu’il soit en définition « Urban », « Play », « Explorer », où chaque modèle a un pneu spécifique pour le concept-car.
LNA : Quel est l’apport du digital dans ce pneu ?
Pedro Mateus : Goodyear Sightline, c’est une suite de produits intelligents dédiés aux pneumatiques au sein de Goodyear. C’est un département et pour ce concept, le cas d’usage présenté par Citroën est celui d’un véhicule prêt pour les loisirs, pour les trajets du quotidien, en somme un véhicule polyvalent. Pour y arriver, il a besoin de pneus qui y soient adaptés. Et donc, nous avons pensé que l’interaction entre le pneu et le conducteur était la clé, et on y parvient par l’intégration du contrôle automatique de la pression des pneus consultable depuis un smartphone, qui vous dit si tout va bien, si vous avez une crevaison lente, ou s’il y a crevaison.

C’est un système intelligent, relié à l’ordinateur de bord et aux organes de contrôle, ainsi qu’au compresseur de la voiture pour indiquer s’il faut dégonfler ou regonfler le pneu selon le terrain où l’on circule. L’intelligence de Goodyear Sightline intervient alors pour envoyer la pression exacte nécessaire à chaque roue.
Le capteur intégré offre bien de plus de précision d’information que le système classique de contrôle de la pression des pneus
LNA : Le véhicule est ainsi totalement autonome pour traverser des petites dunes ou aller en forêt sans inquiétude ni préparation ?
Pedro Mateus : Le compresseur offre la flexibilité d’envoyer la pression dont vous avez besoin, où que vous soyez. Passer des loisirs à la route est sans souci !
LNA : C’est un dispositif que vous développez pour un avenir proche ?
Pedro Mateus : Le capteur est en production chez Goodyear depuis un peu plus d’un an, il collecte la charge du véhicule, la pression du pneu et sa température. Ces trois facteurs sont clés pour déterminer quelle pression d’air est nécessaire dans l’enveloppe.
LNA : Quel avantage, outre la connectivité, avec les capteurs embarqués déjà existants ?
Pedro Mateus : La précision de la mesure est bien meilleure qu’avec un système de contrôle de la pression des pneus classique (TPMS, pour tire pressure monitoring system NDLR) parce qu’il communique bien plus souvent avec le véhicule. Nous avons développé un algorithme qui détecte les pertes de pression, et ça va au-delà du constat puisqu’on cherche à comprendre pourquoi la pression est soudain différente, ou plus basse : est-ce une crevaison lente ? une baisse continue depuis une semaine, par exemple ? Quelque chose que vous pouvez réparer ? Si oui, avec le système d’air comprimé embarqué dans la voiture ? L’appli vous le dira.

LNA : Où se trouve détecteur ?
Pedro Mateus : Dans le pneu, vraiment dans l’enveloppe intérieure, collé au pneu. Aussi, ce capteur permet d’augmenter la durée de vie du pneu. Car si vous analysez la charge, la température et la pression, le conducteur a accès aussi aux informations de kilométrages parcourus par les pneus, et grâce aux données sur son état, on peut définir sa durée de vie.
LNA : Au point d’optimiser et d’allonger sa durée de vie ? Possiblement dès la chimie d’origine avec un mélange particulier ?
Pedro Mateus : La façon d’allonger la durée de vie du pneu, c’est que lorsqu’on le dessine, on anticipe sa dégradation, de façon à une répartition optimale de la masse sur toute l’enveloppe. Pour durer plus longtemps, vous savez, il suffit de garder la pression requise le plus longtemps possible. Et l’autre avantage, c’est donc de pouvoir dire au conducteur à quel moment il doit changer de pneus, car la plupart des gens a l’habitude de les changer par trains, en mettant ceux de l’avant à l’arrière, mais sans forcément tenir compte de leur état exact de chaque côté. Tout cela conduit à améliorer la sécurité mais aussi à économiser de l’argent.
LNA : Les apports sur la durabilité sont les mêmes que sur le pneu du Citroën Oli ?
Sébastien Fontaine : Sur le concept Oli, on voulait atteindre la plus grande durée de vie du pneu avec une technologie différente. On avait donc plus d’épaisseur de caoutchouc par exemple sur la bande de roulement, et lorsque nécessaire, la technologie Sightline indiquait quand il était possible de réutiliser le pneu à nouveau, en réutilisant la carcasse. Ce que cela montre, c’est qu’on peut personnaliser le dessin du pneu, mais on peut aussi personnaliser l’apport de la technologie Sightline, selon les cas d’usage du véhicule.

Pedro Mateus : En effet, la technologie dépend totalement de l’usage. Avec Elo, on montre l’interaction entre pneu et conducteur en premier lieu, et aussi combien le pneu est paré pour durer plus longtemps. Mais bien sûr, nous pouvons envisager de nombreux autres cas d’usage. Sur le pneu d’Elo, on vous dit comment allonger la durée de vie du pneu. Sur Oli, c’est le pneu en lui-même qui était imaginé pour durer très longtemps. Ce n’est pas le même but qui est recherché. Et ce ne sont pas les mêmes astuces qui sont utilisées à chaque fois.
Sébastien Fontaine : De plus, sur pneu Eagle Xplore du concept Elo, vous recevez des notifications sur l’état du pneu, l’objectif n’étant pas de vous apporter trop d’information tout le temps, mais de vous apporter la bonne information lorsque vous en avez besoin. Pas de vous dire « tout est ok », mais vous prévenir lorsqu’il faut faire quelque chose pour le pneu.
Nous sommes en pleine phase de tests, et le capteur est déjà en production
LNA : Vous envisagez une production du pneu du concept Elo ?
Pedro Mateus : C’est notre objectif : le capteur est déjà en production, et nous sommes très très avancés en développement en vue de proposer au client cette surveillance constante et connectée du pneu par la pression, la température et la charge. Nous sommes en pleine phase de tests. Quand une marque conçoit son véhicule avec un manufacturier en tête, c’est un avantage car plus simple que pour d’autres marques qui proposent différentes marques ou montes pneumatiques.
LNA : Revenons à la double bande de roulement bicolore, comment l’obtenez-vous ?
Sébastien Fontaine : C’est la même base de caoutchouc, la seule différence c’est que pour la partie « loisirs » on a mis du noir de charbon comme pour tous nos pneus, pour donner une couleur, alors qu’on n’en a pas mis pour la bande de roulement « route », puisqu’on y a remplacé le charbon par des pigments colorés d’une autre source.
LNA : Sans Citroën, auriez-vous poussé la réflexion dans ce sens ? Ou le concept est un catalyseur de créativité ?
Sébastien Fontaine : Travailler en partenariat avec un studio de design et une marque automobile nous apporte des idées, nous amène des usages et ça inspire nos deux équipes naturellement, pour les tendances, pour suivre les formes… On s’inspire d’eux, ils s’inspirent de nous, on fait évoluer le design de la jante, donc je ne pense pas qu’on aurait sorti ce pneu sans partenariat, tel qu’on le voit aujourd’hui.
Merci messieurs et bonne route !












