Le Nouvel Automobiliste

Rencontre avec Pierre Leclercq, directeur du style Citroën

L’arrivée de Pierre Leclercq à la tête du design Citroën intervient dans un contexte on ne peut plus symbolique. L’année 2019 marque le centenaire de la naissance de la marque aux chevrons, dont l’histoire est jalonnée de stylistes aux noms aussi célèbres que leurs réalisations ont été marquantes. De plus, la gamme Citroën, entièrement renouvelée sous la férule de son prédécesseur Alexandre Malval, présente aujourd’hui un style arrivé à maturité dans ses gimmicks (regard double-étage, ponctuelles colorés, airbumps etc.). Alors, qu’est-ce que nous réservent les prochaines nouveautés ? Et surtout, quelles sont les idées et les inspirations du nouveau maître des chevrons ?

Pierre Leclercq

Le Nouvel Automobiliste : Bonjour Pierre Leclercq et bienvenue chez Citroën car c’est la première fois que vous travaillez pour cette marque dans votre carrière n’est-ce pas ?

Pierre Leclercq : Bonjour, enchanté ! Et pour vous répondre, tout à fait, c’est la première fois.

LNA : Alors, comment se passent ces premiers mois d’intégration ?

PL : Cela se passe super bien ! J’ai l’impression que c’est assez naturel, on a toujours quelques appréhensions avant de rejoindre une nouvelle compagnie. C’est très naturel, les équipes sont super sympas, efficaces. L’ambiance est bonne, et ça évidemment c’est un grand plus quand on commence un nouveau job. J’ai été intégré très naturellement et très vite dans l’équipe.

LNA : C’est toujours spécial de parler à un designer qui vient d’arriver chez un constructeur, alors avant de parler de Citroën, pourriez-vous nous parler de votre parcours ?

PL : J’ai travaillé d’abord pour Zagato, trois mois seulement c’était un essai, puis Ford chez Ghia, et ensuite 13 ans chez BMW. D’abord en Californie, puis en Allemagne où j’ai fait la seconde génération de X5 et le premier X6.

Puis, je suis parti à une époque où j’avais envie de faire un peu plus, et en design, malheureusement, c’est comme cela : on ne peut pas évoluer dans un autre marché alors si l’on veut changer, soit on prend la position de son boss, soit on change de constructeur. Donc je suis parti en Chine m’occuper du premier constructeur indépendant chinois, Great Wall.

LNA : Nous sommes alors en 2013.

PL : C’était dur avec un gros choc culturel. J’étais le premier européen dans une entreprise de 60.000 chinois, et je n’en retire que les points positifs. On a fait une quarantaine de voiture en 4 ans, c’était assez incroyable ! Puis je me suis fait engager par Luc Donckerwolke qui replanifiait toute la structure de Hyundai, Kia et Genesis.

LNA : Viennent enfin l’année 2018 et votre retour en Europe…

PL : Oui, finalement l’été dernier, Jean-Pierre Ploué [Directeur du design du Groupe PSA] m’a téléphoné et m’a proposé ce job. Ce n’était pas vraiment planifié dans ma vie de quitter une compagnie aussi rapidement après seulement un an, mais pour moi, Citroën c’est une marque de cœur, une marque avec laquelle j’ai grandi.

LNA : Des Citroën dans votre famille ?

PL : Ma mère roulait en Dyane, en 2cv, dans toute ma jeunesse j’ai vécu dans ces voitures. Mon père était en CX, mon grand-père avait une DS, il a fini sa vie en GS… C’est vraiment une marque qui a été très présente pour moi. Donc la responsabilité de m’occuper du design pour une marque comme Citroën est quelque chose que je ne prends pas à la légère et qui me fait vraiment plaisir.

LNA : Aviez-vous envisagé un jour ce parcours de carrière, et travailler chez un constructeur français ?

PL : En Belgique, comme nous n’avons pas d’école de design, on doit déjà s’exporter pour étudier. On doit quitter sa terre natale et je pense que ça ouvre l’esprit pour les compagnies dans lesquelles on est amené à travailler. Maintenant, avais-je espéré cela ? Non, pas vraiment ! Moi, j’ai toujours imaginé le pire ! Je me suis toujours dit : ‘fais de belles bagnoles, fais ton boulot correctement et on verra bien ce qui se passera’. Ce qui m’arrive aujourd’hui est un peu inespéré et je suis super content évidemment : c’est un rêve de gamin qui se termine bien.

LNA : Qu’est-ce que le style Citroën évoque pour vous ?

PL : C’est l’ouverture à la créativité, qui est super importante pour moi. Il y a des marques qui aiment à rester dans leur territoire et n’aiment pas trop en bouger, qui ont peur d’en sortir. Citroën est vraiment une marque créative où l’on peut faire ce qu’on veut, avec une philosophie quand même un peu géniale quand on pense à son histoire. Pour moi, c’est assez important de garder cette philosophie de conception automobile qui est vue différemment que comme celle d’un styliste qui met une belle robe sur une voiture. C’est vraiment du design de produit, qui m’intéresse beaucoup. On essaie de trouver de nouvelles idées, d’aller à fond dans la créativité et d’amener des objets disruptifs.

LNA : Quelle est votre Citroën préférée ?

PL : Je crois que la 2cv et la DS sont vraiment pour moi des voitures exceptionnelles. En plus, elles sont sorties à une époque, à moins de dix ans d’écart, en présentant des choses tout à fait différentes. Ce sont vraiment des voitures qu’un designer aurait aimé dessiner. La 2cv, par son concept a fait bouger l’industrie automobile, et pas seulement Citroën. Quant à la DS, du point de vue du design, si on regarde les surfaces et la simplicité de ce design, c’est quand même quelque chose d’incroyable.

Pierre Leclercq

LNA : Avoir de telles icônes aux formes géniales, proportionnées comme il faut sous tous les angles, n’est-ce pas désarmant quand on doit composer avec les normes de crash test notamment qui ne sont pas naturelles pour réussir un style ?

PL : Le job a évolué, c’est comme dans tous les métiers je pense, avec de nouvelles réglementations. Ce n’est pas toujours facile, mais quand on les comprend, pour moi ce ne sont jamais des contraintes. C’est tout simplement s’ouvrir à de nouvelles solutions.

LNA : Quelle est votre feuille de route chez Citroën ? Vous arrivez alors qu’une grande partie de la gamme a été préparée ou ébauchée, alors quels sont les objectifs que l’on vous a fixés ?

PL : Évidemment, il y a des modèles qu’il faut terminer dans le studio. Il y a une belle gamme aujourd’hui sur la route, de chouettes projets qui vont sortir sur lesquels on doit encore travailler, et d’autres qui sont terminés. Enfin, pour moi, l’objectif est d’ouvrir l’esprit de nos designers à de nouvelles solutions pour le futur.

LNA : Comment y parvient-on ?

PL : On vient de passer une semaine dans le Marais chez un ami qui m’a passé le rez-de-chaussée de son entreprise en plein centre de Paris. On est venus à 25 designers créatifs extérieur, intérieur, détails, ensemble pour tout remettre à plat. On pousse sur le bouton « Reset », et on imagine le futur de Citroën.

LNA : Imaginer le futur, vous parlez de produits ou aussi de l’univers, de l’image de marque ?

PL : Tout est ouvert à la discussion. Évidemment là c’est très axé sur le design, donc des sketchs pour revenir à la base, comme quand on n’avait pas d’ordinateur, des sketchs et aussi des discussions car c’est important pour moi que tout le monde se parle, que les designers intérieur et extérieur ne restent pas chacun de leur côté mais qu’ils travaillent ensemble… On a eu de beaux résultats.

LNA : Le fait que vous ayez travaillé en Asie et alors que Citroën s’internationalise, en Chine depuis longtemps, en Inde demain, c’est un atout pour votre vision des choses ?

PL : Oui. L’Asie, on croit la comprendre mais on ne la comprend pas. Et moi, les quelques premiers mois pendant lesquels j’y ai travaillé, je me souviens de notre chairman [chez Great Wall, NLDR] qui m’expliquait ce qui ne marchait pas en Chine, ce qui n’allait pas… On ne parlait pas des présentations que je lui faisais mais de la Chine. Cela m’a pris au moins 6 mois pour commencer à comprendre le pays. Et évidemment, nous sommes de cultures tout à fait différentes, c’est très difficile de comprendre ces pays et l’Inde en est un autre. J’y suis allé l’an dernier, c’est assez intéressant de parler aux gens sur place et de voir qu’à parler d’une automobile, ils s’attendent à des choses tout à fait différentes qu’une personne en France.

LNA : L’automobile est sur place synonyme d’accomplissement social ?

PL : Notamment. Ils ont d’autres priorités que nous. L’espace par exemple. En Inde, la priorité du client, c’est l’intérieur, l’intérieur et encore l’intérieur. C’est une chose qui m’a vraiment étonné. Ils aiment pourtant améliorer leurs voitures, avec le tuning notamment, mais pour eux l’important est à l’intérieur. Ils ont une approche familiale et culturelle que nous n’avons pas, pour les longs trajets. Cela donne des demandes qui sont tout à fait différentes des nôtres.

LNA : Renault a annoncé vouloir différencier le style de ses Dacia, après 15 ans de style quasi identique. Quelle voie choisirez-vous pour les Citroën indiennes : copié-collé international ou design local, potentiellement sous tutelle de votre bureau de style en Chine ?

PL : Réponse : absolument pas. Citroën, et je suis très content de cela parce que j’y crois, a des produits d’aspect global. Il n’y a pas un produit avec une face avant pour la Chine, une autre pour ailleurs… Ce sont des produits qui représentent la marque, et notre marque est assez forte pour cela, c’est-à-dire que l’on propose quelque chose qui essaie de réunir les goûts et les demandes des clients de tous les marchés mais avec quelque chose qui soit vraiment consistant vis-à-vis de ce que l’on pense de la marque, et de ce qu’elle doit représenter dans le monde.

LNA : Votre retour en Europe est-il définitif ou c’est un passage de court terme ?

PL : C’est un retour définitif, je ne suis pas ici pour un ou deux ans. C’est un retour définitif car c’est une belle marque, un beau groupe, avec une belle ambiance et encore une fois, je n’aime pas changer de travail aussi rapidement que récemment. Je suis content pour l’intérêt de la marque, géographiquement aussi car j’aime beaucoup la France, et ma famille et moi sommes très heureux d’être là.

LNA : Et il nous faudra toujours des chefs belges car comme disait une humoriste, la Belgique a la forme d’un cerveau posé sur la France !

PL : Ah oui !

LNA : Merci, Monsieur Leclercq.