Le Nouvel Automobiliste

Essai Peugeot 308 GTI : retour vers le futur

Paris, Octobre 1986.

Salut, moi je appelle Henri. J’aimerais bien réussir ma vie. Alors comme pas mal de mes amis, je bosse dans la pub. C’est le truc qui cartonne en ce moment, la pub. Et comme ça commence à pas trop mal marcher pour moi maintenant, je me suis acheté LA voiture tendance : quand on est parisien et branchouille, on roule en 205 GTI raide neuve. Bien sur, je rêvais d’une Golf GTI, mais la dernière mouture s’est empâtée : on frôle la tonne, vous vous rendez compte ? C’est beaucoup trop…

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Je ne regrette pas mon achat. Je roule « pleine balle », en écoutant la cassette « Planet Earth » de Duran Duran à fond, que demande le peuple ? Bien sûr, je rêve d’une belle E30 comme dans « les Spécialistes », mais les 141 300 F de la 325i sont trop éloignés des 83 000 de la Lionne… Et puis voilà… j’ai dû abuser des substances psychotropes à l’agence : aujourd’hui je me retrouve propulsé 30 ans en avant, au volant d’une Peugeot 308 GTI ! Digne héritière ?

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Bon sang ce que l’engin est imposant : + 44 cm en longueur, 23 en largeur et 10 en hauteur ! Mais il paraît que c’est la mode, que toutes les voitures ont grossi, et qu’elles sont plus sures et mieux équipées que la R25 Limousine de Mitterrand. La présentation extérieure est drôlement soignée : ajustements de carrosserie, poids des ouvrants, taille des jantes, étriers monstrueux, c’est un autre monde, cette Peugeot 308 GTI. La R5 GT Turbo de mon voisin passe pour une baignoire en plastique à côté.

A l’intérieur, on ne voit presque plus rien tant les fenêtres sont petites. « Sécurité », il paraît. Comme si la crainte de l’accident m’empêchait d’avionner comme un débile avec ma 205 ! Les sièges baquets sont magnifiques, et ceux qui regrettent la présentation banale de la 308 n’ont pas bien regardé l’ignoble amas de plastique faisant vaguement office de planche de bord sur n’importe quelle bombinettes des années 80. Quelques rangement me permettent de caser mes K7 de Robert Palmer.

Sous le capot, de prime abord rien ne change puisque la cylindrée est restée à 1.6L. Pardon ? La puissance a presque triplé ? C’est ce que nous allons voir… La douceur des commandes et la qualité de l’insonorisation feraient pâlir de jalousie mon chef, qui ne jure que par sa Mercedes W126 560 SEL. Il n’y a guère que la boîte manuelle qui pêche, avec ces débattements vraiment longs. J’en viens à regretter celle de ma 205 GTI, aux rapports tellement serrés qu’on a envie d’attaquer en permanence. Il faut dire qu’avec un accélérateur hyper réactif, 850 kg, un couple à 4 000 tr/min et une puissance 2 250 tr/min plus haut, la petite 205 réclame vraiment qu’on lui tape dedans…

C’est sûr, ce n’est pas avec le caractère du tourne broche Peugeot qu’on va s’exciter. Il parait que c’est la mode là aussi : des gros 4 cylindres aphones et sans saveur, auxquels on rajoute un bruit suggestif à travers des hauts parleurs… Cependant les 270 ch sont bien là, et le 0 à 100 abattu en 6 secondes semble délirant pour un type des années 80 comme moi. A « mon » époque, il faut le V8 5.0 L d’une Porsche 928 S4 pour atteindre ces temps ! Et avec une conso un petit poil supérieure…

Mais les chiffres ne font pas tout, et force est de constater que le terme « GTI » a considérablement évolué en 30 ans. La société française s’est embourgeoisée et assagie, et les besoins ont changé : on n’arsouille plus trop à 6 500 tours sur les petites routes de campagne en se prenant pour Ari Vatanen. Sauf que moi, je viens de 1986, et à mon époque, on roule à fond ou pas du tout. Raisonnablement, j’ai opté pour la première solution.

Première chose : on sent dès les premiers mètres que l’engin est d’une redoutable efficacité. Le 4 cylindres vous colle au siège dès les plus bas régimes, la direction est ferme et précise… et, plus remarquable encore, le train avant n’est absolument jamais débordé par les 330 Nm de couple ! Même en passant en mode « grande attaque » l’engin reste d’une dignité à toute épreuve : pas de remontée dans la direction, pas de train avant volage ni de freins évanescents (merci aux disques ventilés de 380 mm à l’avant)… Quant on sait que nombre de petites bombinettes des années 80 sont à la ramasse avec un tiers de ces chiffres ! L’autobloquant Torsen, qui manque à certaines de ses concurrentes moins ambitieuses (et moins chères!) comme la Focus ST, marche merveilleusement bien.  Chose étonnante aussi, le train postérieur de cette Peugeot 308 GTI est sympathiquement mobile au lever de pied, faisant oublier un court instant des suspensions vraiment très, très fermes.

Voilà donc en résumé à quoi ressemble une « arsouille » en Peugeot 308 GTI : ensemble rivé au sol et placé au centimètre grâce à une bonne direction et un petit volant communicatif, puissance immédiatement disponible grâce au couple de camion perché à seulement 1 900 tr/min, train arrière joueur… Au final, que du bon? Sur le papier, oui, en dehors d’un amortissement vraiment ferme et d’une boîte peu agréable. Mais il est dommage qu’une redoutable machine comme celle-là soit aussi peu exploitable sur route ouverte.

D’ailleurs, à quoi servent donc ces énormes GTI du 21è siècle ? Extrêmement efficaces, elles ne sont drôles qu’à des allures que la morale moderne et la loi réprouvent (très) fortement. Ces engins sont sûrement redoutables sur circuit, mais peu de propriétaires s’y risqueront. Il faut avouer qu’à 720 € la paire de Michelin semi-slick en 235/35 R 19 (monte de cette Peugeot) , il y a de quoi y réfléchir à deux fois ! A fortiori lorsque le ticket d’entrée frôle les 40 000 € hors options.

Rappelons-le, ce prix coquet correspond à celui d’une grosse berline genre Skoda Superb TSI 180 dans la très huppée finition « Laurin&Klement » (4m86 / 1m86, 38 600 €). En 1986, la petite Peugeot était un peu moins chère qu’une berline moyenne type BX 16 TRS (87 900 F), ou Renault 21 GTD (87 100 F). Une Mercedes 190 E, la « baby Benz » de l’époque, l’équivalent du ticket d’entrée « premium » d’aujourd’hui coûte simplement… le double ! Et il s’agissait de la plus petite Mercedes à l’époque… Disons le, en 2016, on a oublié ce qu’était une redoutable GTI si peu chère.

Il faut admettre que la 308 offre des prestations étonnantes. Une utilisation quotidienne est parfaitement envisageable tant la voiture est douce, prévenante, très bien équipée… mais aussi bigrement inconfortable. Même une Alfasud Sprint absorbe mieux les cahots parisiens. C’est d’ailleurs en 308 GTI qu’on se rend vraiment compte de l’état lamentable de la chaussée parisienne. Qu’importe, puisque ses habitants ayant le malheur d’aimer les vieilles mécaniques y sont chassés.

L’autoroute ? Oui, et encore oui. Le « GT » de « GTI » signifie « Grand tourisme » après tout, et associer cette notion à une Visa ou une 205 nécessitait un gros slip de la part de nos amis du département qu’on n’appelait pas encore marketing. Bref, calez vous à 200 km/h en 6ème et profitez de l’installation audio et des sièges massant. Son silence, son équipement, son souffle inépuisable en font une formidable voyageuse au long cours. Malheureusement, c’est interdit.

Inconfortable en ville, trop efficace ailleurs, trop onéreuse à l’achat comme à l’entretien pour les plus jeunes, cette Peugeot 308 GTI semble être la victime du monde moderne, contraignant les constructeurs à la standardisation et à l’application de normes toujours plus sévères. Il faut tirer un trait sur nos Turbos « coup de pied aux fesses » qu’on aimait tant, sur les compactes sportives de 900 kg simples et économiques. Mais ça, c’était avant. Je retourne en 1986…