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C’est cuit pour le cuir ? Analyse des perspectives pour les garnissages intérieurs

Citroën DS5 cuir bracelet de montre cuir automobile

Vous avez peut-être déjà perçu la tendance, pas forcément dans le secteur automobile, d’ailleurs, le cuir serait une espèce menacée. On vous propose de faire le point sur la situation dans l’industrie automobile en remontant aux origines du phénomène et en explorant les alternatives qui se présentent à la clientèle comme aux constructeurs. Que nous réserve le monde post cuir automobile ?

Le cuir de bœuf va se faire cuire un œuf

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Premier constructeur à avoir dégainé avec une communication sur le « cuir végan » ? L’américain Tesla. La nationalité a son importance puisqu’il s’agit à l’origine d’un lobbying des activistes de PETA (People for Ethical Treatment of Animals), organisation parfois extrême. Plutôt que de continuer de s’attaquer aux Big Three, ou à d’autres constructeurs face auxquels ils n’ont pas du tout pesé, ils ont eu l’idée, plutôt habile, il faut l’avouer, de forcer le jeune constructeur à obéir à leurs volontés… ou à réagir, selon le point de vue.

Nous voici en 2015, Tesla répond aux pressions de PETA en annonçant se passer de cuir animal pour la sellerie de leurs véhicules dans les années à venir. C’est en 2019 que la chose devient effective sur toute la gamme du constructeur californien (bientôt texan). Les volants suivront quelques mois après, le temps de trouver un process suffisamment endurant pour cet élément très sollicité et sujet au vieillissement accéléré (les volants en cuir qui finissent en lambeaux sur les premières C5 en sont de beaux témoignages). Et pour succéder au cuir animal, Tesla s’est fendu d’un « cuir vegan ». Derrière cette appellation géniale pour surfer sur la tendance des plus éveillés à la souffrance animale, se cache un cuir réalisé à base d’un élément naturel, présent au cœur de notre belle Planète Bleue : le pétrole. Oui, le « cuir vegan » n’est autre qu’un vulgaire simili-cuir en matières plastiques. Sauvez une vache, forez le sol.

Certes, ça n’est pas la première fois que l’on voit ce genre d’appellations faussement verte : on se souvient du « bois écologique » des Lancia Kappa dans les années 90. Un bois aussi écologique que le « cuir vegan » de Tesla, ayant recours à la même matière première. D’ailleurs, on trouve aujourd’hui d’autres appellations comme « éco cuir » chez Fiat ou, plus récemment, « Veganza » chez BMW. Dans tous les cas, ne cherchez pas de végétal derrière le matériau. On peut se demander pourquoi aucun constructeur n’a encore cherché à nous vendre une voiture avec une carrosserie en « acier vegan », voire une option toit panoramique en « verre vegan ».

Toujours est-il que la tendance semble s’installer : si Tesla l’impose à ses clients sans alternative, d’autres mettent en avant des simili-cuirs optionnels sur des versions huppées. La MG ZS le propose en haut de gamme, tandis que l’entée de gamme est garnie de tissu. Quant à la Polestar 2, l’Audi e-tron GT, BMW Série 7 ou au Range Rover Velar, ils mettent en avant ce type de garnissage « vegan » en alternative au vrai cuir. Mini annonce son objectif de ne plus proposer de cuir à partir de 2024, et c’est récemment au tour de Dacia de le rappeler dans son dernier communiqué de presse, en dévoilant son nouveau logo : « Dacia est un trublion qui cherche à aborder l’automobile différemment, notamment en essayant de privilégier une consommation raisonnée. Cela va se traduire par l’abandon progressif de certains matériaux comme les éléments de décorations chromées, mais aussi, comme c’est le cas depuis plusieurs années, de tout cuir d’origine animale ».

Les constructeurs voudraient-ils s’acheter une conduite vegan dans le cadre de leur Responsabilité Sociale et Environnementale ? On peut le croire, surtout lorsqu’on voit des entreprises prendre fait et cause pour des mouvements politiques- pour le meilleur et, souvent, pour le pire. On peut prendre l’exemple de Coca-Cola versant dans le racisme anti-blanc aux USA pour contenter le mouvement extrémiste BLM, de Disney se politisant au point de s’attirer les foudres de nombreux abonnés américains… ainsi que du gouvernement de Floride, tout en enlevant discrètement les noirs de ses affiches de films en Chine ! Certaines sociétés n’ont pas tout compris au concept d’inclusivité ! mais revenons au cuir : pourquoi lui ?

Parce que ça vient d’un animal qui n’est plus en vie, vous l’aurez deviné. Mais le cuir est-il anti-écologique ? Sachant qu’il s’agit à la base de la valorisation d’un déchet, le reste ayant été utilisé dans votre Whopper, on peut accorder au cuir animal un mérite : celui de ne pas avoir à polluer pour être fabriqué, contrairement à un textile ou à un simili-cuir végano-pétrolier. Certes, il faut nourrir le troupeau de bêtes (probablement plus vorace qu’un champ de coton), mais l’on fait coup double avec l’usage premier de l’animal à des fins alimentaires. Pour les uns, le cuir représente ainsi une vertu écologique, celle de valoriser ce qui aurait pu être un déchet. Pour d’autres, la consommation animale étant à proscrire, le cuir qui en résulte n’a pas lieu d’être. Chacun sa religion. Dès lors, si un lobby parvient à imposer la fin du cuir à un entreprise, quelles sont les alternatives qui s’offrent à l’industrie ?

Retour vers le passé 

Si le cuir a été le garnissage privilégié des premières automobiles, nécessairement aristocrates dans leur cible, il a été rapidement rejoint par des textiles (tissu, velours…) puis par le simili-cuir, grand symbole de l’après-guerre, époque bénie où le plastique était fantastique et où la croissance infinie mêlée à une foi inébranlable en l’avenir faisait qu’on se posait moins de questions qu’on ne s’en pose aujourd’hui, trop préoccupés que nous étions à nous tirer la bourre dans la conquête spatiale contre les méchants communistes. Plus près de nous, le velours a même été un grand symbole de raffinement aux USA lors des années 70 où le style rococo avait le vent en poupe. Pensez à une Cadillac Fleetwood Talisman et vous aurez une idée précise.

Fortement assagi en traversant l’Atlantique, le velours est venu garnir les sièges de nombreuses versions haut de gamme, traversant la décennie 80 en se démocratisant progressivement jusqu’à devenir incontournable dans les années 90. La palme de l’originalité revenait à l’option « Sièges Polychromes » des Renault Megane Scénic RXT… tellement originale que trop peu de clients ont craqué. Renault a fini par réaliser une série spéciale Kaléido pour écouler les rouleaux de velours invendus en réalisant des intérieurs colorés mais cette fois unis.

Certes, le cuir représentait le summum, mais, aussi invraisemblable que cela paraît aujourd’hui, on pouvait commander une Mercedes Classe S avec des sièges en tissu dans les années 90 ! Première alternative à ces matières, l’Alcantara fait son entrée dans les années 80, essentiellement poussée par Lancia mais également vu chez plein d’autres constructeurs dans les années qui ont suivi. A noter qu’au même moment, Citroën et Renault ont tenté de trouver une alternative au « tout cuir » pour leurs hauts de gamme : la gamme Exclusive des Chevrons proposaient un garnissage cuir/Alcantara du plus bel effet de la ZX à la XM en passant par la Xantia (cuir en option gratuite sur XM), tandis que Renault a expérimenté l’intérieur cuir et lin sur sa Laguna Baccara. Première et dernière incursion du lin dans l’univers automobile : le vieillissement problématique de la matière a conduit Renault à revenir au cuir dès 1997 avec la Laguna Initiale.

Mais au fait, les sièges en cuir étaient-ils vraiment garnis de… cuir ? Eh bien, ça dépend ! Depuis, les années 80, essentiellement, les constructeurs se sont mis à mélanger vrai du cuir avec du similicuir pour économiser quelques Dollars. La communication à ce sujet est rarement transparente. Les américains ont pris l’habitude de préciser « leather seating surfaces » (surfaces en contact avec le passager), Citroën précisait parfois « cuir et autres matières d’accompagnement », mais souvent, le client n’avait pas la possibilité de savoir s’il allait avoir un vrai garnissage en cuir intégral ou si ce dernier ne serait que partiel. En parlant des Chevrons, on trouvait encore il y a quelques années, cachées dans les mentions légales du site Internet, des figurines représentant pour chaque modèle et option la nature du garnissage des sièges.

Retour vers le Futur 

Et si au lieu de verser dans le sempiternel similicuir, que les constructeurs nous servent à toutes les sauces et parfois dans de faux discours écolos, nous revenions à de beaux velours ou à d’autres matières sophistiquées ? Il semble que cela n’est pas pour tout de suite au regard du marché comme des concept cars : en dehors de la Peugeot E-Legend à laquelle le Lion, qui a eu trop peur de sortir ses griffes, n’a pas donné suite, les constructeurs n’ont que rarement communiqué sur des innovations en termes de garnissages intérieurs.

En tous cas, la tendance de dépasser l’association « cuir = haut de gamme » ne pourra venir que d’un acteur haut de gamme. Et on peut en revenir à Tesla dont le garnissage « vegan » (lol) baptisé « Ultra White » ne cherche absolument pas à se rapprocher d’un cuir dans son grain ou dans sa couleur. A en juger par le nombre de voitures ainsi équipées dans la rue, l’option semble faire mouche (en plus de venir garnir le portefeuille de Tesla qui ne se prive pas de la vendre à près de 1200 €, plutôt cher pour une couleur !).

Récemment, Volvo s’est mis à proposer des garnissages en laine optionnels (plus chers que le cuir) en alternative, et a communiqué dessus en le mettant largement en avant dans ses visuels. Le constructeur suédois, surfant sur la vague du suédo-chinois Polestar (également propriété de Geely), se met d’ailleurs à communiquer sur le « zéro cuir » à bord du C40 Recharge. Vous la voyez venir, la tendance ? Exit le cuir, la cible des clients s’estimant moralement vertueux est toute visée ! Ces clients n’associent plus le cuir à une notion de développement durable. Si l’illusion demeure avec les matières synthétiques, combien de temps durera-t-elle ?

Mais la révolution, la vraie, semble venir de la… Renaulution. Plus précisément du tout dernier concept car Scenic Vision de Renault. Outre son groupe motopropulseur innovant, on a vu le Losange communiquer amplement sur ses matériaux novateurs. Non seulement la voiture est très largement recyclable, comme les voitures de série, mais surtout, elle est réalisée à 70% à partir de matériaux recyclés. Grande prouesse lorsqu’on sait que les matériaux recyclés présentent souvent des caractéristiques mécaniques inférieures à celles d’un matériau identique mais non recyclé. Mieux encore, en se passant de cuir à bord de son concept car Scenic Vision, Renault annonce réduire son… empreinte carbone ! Oui, les vaches, ça consomme.

En outre, Renault emploie sur ce concept des textiles de sièges dépourvus de pigments (d’où la teinte blanc écru), facilitant le recyclage. A voir comment cela se traduira en série, on sait le peu d’appétence des clients en ce moment pour les intérieurs clairs, à mon grand regret. Fibres de polyesters recyclées, matériaux biosourcées, facilement recyclables, là est peut-être l’avenir de la sellerie automobile. Un avenir qui a déjà commencé, on peut prendre l’exemple des Renault Zoe et Megane E-Tech (ainsi que de la série spéciale Clio Lutécia) qui ont recours sur certaines versions à du tissu de sièges recyclé.

Les défis à venir ? Parvenir à obtenir des matières recyclées et recyclables plus valorisantes qu’un simple tissu pour monter véritablement en gamme et offrir une alternative crédible au cuir automobile qui s’annonce banni des tendances futures de certaines marques, garantir les propriétés mécaniques des matériaux, rendre les techniques d’assemblage des sièges compatibles avec un recyclage facile (vous avez dit colle ?), rendre leur recyclabilité compatible des variétés des couleurs attendues par la clientèle et surtout : arrêter d’employer le mot « vegan » à tout va, ça finira par se voir !

Quant à mon frère, il devrait passer commande d’une voiture avec des sièges en cuir (avec du simili, bien que ça ne soit pas précisé dans la brochure…). Du coup, on s’en va manger un bon burger afin de justifier de l’abattage d’une vache pour sa future monture.

Photos : Fabien Legrand, Dingo, Stéphane Foulon, WB Production, Greg Jongerlynck.

Merci à l’ami Jacques avec qui l’idée de l’article a germé.

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