Le Nouvel Automobiliste

La Renault Samsung Motors Baccara de Guillaume Mazerolle : Fruit d’amour

Présentée fin août 2020 sur les réseaux sociaux, la RSM Baccara est une étude de style réalisée par Guillaume Mazerolle, étudiant à l’école de design Strate. L’étude de style a été réalisée dans le cadre d’un stage chez Renault Samsung Motors en Corée, sous la supervision de Raphaël Linari, directeur du studio. Fraîche et inattendue, la proposition questionne ce que devrait être la voiture urbaine par excellence, mais aussi ce qui fait l’essence du design du groupe Renault. Nous sommes allés à la rencontre de Guillaume, par écrans interposés, afin d’en savoir plus sur la démarche.

La promesse

Ce qui frappe en premier lorsque nos yeux se posent sur la Baccara, c’est l’attitude du véhicule. On découvre une petite voiture ramassée, nerveuse, au hayon en pente douce. Oui, elle a de l’allure, du nerf, du chien, et on se dit que ça ne rigole pas. Ce doit être une petite bombe.

Et puis il y a ce nom, qui évoquera aux férus de culture automobile les finitions chic de chez Renault des années 1980 et 1990, sur la Supercinq, R25, R19, Clio, Safrane etc.

Et immanquablement, on est un peu nostalgique, et on se demande si cette Baccara est une réinterprétation de la Supercinq Baccara, sortie en 1984. 

« On est partis d’une page blanche »

Guillaume

Et pourtant, il ne faut pas voir dans le travail de Guillaume, supervisé par Raphaël Linari, du néo-retro, ni un revival. Pas de place pour de la nostalgie des modèles Renault aux couleurs et matières un poil kitsch, mais une intention bien plus noble, et bien plus tournée vers le XXIe siècle. 

Mais alors, quel est l’objectif derrière la démarche ? Faire une proposition d’un langage formel propre au groupe Renault, au delà des frontières européennes ou coréennes. Rien de moins. Il faut rappeler que le Groupe Renault, c’est Dacia, Alpine, Lada, Samsung en plus de la marque au losange. Le travail a donc nécessité de s’élever, s’affranchir de tout marqueur stylistique propre aux marques, et proposer une identité internationale. 

Et comment parler voiture à l’international ? Bien plus qu’un style sexy, c’est une promesse sexy qu’il faut faire au public.

« Il faut qu’on ait envie de la conduire dès qu’on la voit » 

Brief de la Baccara

La cible

Guillaume Mazerolle a réservé son billet vers la Corée du Sud tout juste après avoir été invité à rejoindre Renault Samsung Motors. Il arrive en Corée en septembre 2019, et il a pu profiter de son regard neuf sur le pays pour faire des virées dans les quartiers chics de Séoul comme Gangnam, qui l’ont inspiré. Il a vu beaucoup d’Audi A1 et autres Mini, et s’est dit qu’un objet dynamique et désirable permettrait de les détrôner. 

Une Mini Cooper dans le film Parasite (Réal. Bong Joon-ho)

D’où l’idée de faire une voiture dont les dimensions sont contenues, 3,84 m pour 1,40 m de hauteur, ce qui met la Baccara pile en face d’une Mini.

Le sujet n’est pas nouveau en Corée, puisque Genesis (la marque premium du groupe Hyundai, comme DS Automobiles l’est à PSA) a dévoilé la Mint en 2019, un concept car de citadine électrique pour le moins désirable.

Petit point style

Les formes sont amples, coupées avec simplicité, ce qui est d’autant plus visible sur la maquette échelle 1/4 en apprêt blanc. Aucune complexité inutile, des volumes que l’on arrive à distinguer aisément, notamment la partie vitrage où la carrosserie de métal ne vient faire aucune incursion. 

Un seul pli sur le flanc de la voiture, partant de la roue arrière et remontant vers l’avant suffit à dynamiser la ligne. Ce pli prend la lumière de façon très nette là où il naît, et la laisse mourir doucement en remontant. C’est justement la lumière qui fait tout le boulot, il n’y a aucune prise de parole supplémentaire nécessaire.

L’arrière du véhicule sert à mettre en scène l’énergie propulsant ce véhicule, car il s‘agit bien ici d’une propulsion ! Quand on vous a parlé de plaisir de conduire, il n’y a pas eu de mensonge.

Ne plus avoir de pots d’échappement pour symboliser la puissance ne veut pas dire que la puissance n’est pas visible

En réalité, la face arrière semble être un module, donnant l’impression d’être interchangeable, pour passer d’une puissance à une autre. C’était l’intention initiale explique Guillaume, mais l’idée a été abandonnée car peu réaliste. En revanche, l’idée stylistique derrière a été conservée. L’arrière semble être branché sur le reste de la voiture, on voit d’ailleurs sous une grille les moteurs en bas de caisse, à la manière que l’on voit le moteur derrière sa vitre sur une Ferrari. La signature lumineuse est inattendue, et va de pair avec un spoiler qui pour le coup appelle notre culture populaire automobile. 

Mais il n’y a pas un gramme de trop, pas une once d’outrance dans ce design.

On note la signature lumineuse en pleurs qui rappelle le dernier concept de DS, l’Aero Sport Lounge. Un pur hasard explique Guillaume Mazerolle,  puisque le projet était bouclé avant la révélation du grand concept-car DS. De plus, le but de Guillaume Mazerolle était d’avoir une signature lumineuse selon un motif évolutif, vivant. En témoigne la planche de recherche, et une seconde planche qui révèle le mécanisme plus en détail : des bandes découpées dans la carrosserie qui s’entrouvrent pour laisser passer la lumière. Un concept de phares pop-up revisité en y ajoutant la dimension organique d’une BMW Gina dont les paupières s’ouvrent, ou bien la McLaren Speedtail dont les ailerons sont mobiles mais néanmoins sans aucune couture avec la carrosserie.

Pour l’anecdote, Guillaume nous explique que la signature lumineuse qu’il avait imaginée au départ était en forme de losange. Quelque-jours après avoir entériné ce choix, le concept-car Kia Futuron est présenté. Raphaël Linari et lui écartent alors cette proposition.  

Guillaume explique que l’électricité promet une puissance infinie, bien plus performante qu’une supercar thermique : « le vrai challenge n’est pas la course à la puissance mais comment est-ce qu’on va apporter de l’émotion pendant l’expérience de conduite ».

Vous l’aurez compris, le concept conjugue le passé au futur, et conjure un futur oppressant. Guillaume a voulu un style qu’il qualifie volontiers de pur, plutôt que minimaliste qui a une connotation de « primitif » selon lui. La Baccara n’est pas une proposition qui intellectualise le design automobile. Le but était de créer une voiture à conduire, aux proportions équilibrées, qui donne envie de prendre la route et de se faufiler dans la ville.

Et donc, le nom ?

Et finalement, pour le nom, Guillaume et Raphaël se sont décidés en replongeant dans les archives de la marque. Choix rationnel : « ça sonne français, ça fait chic, la clientèle asiatique est très friande du luxe français, Baccara est facile à retenir et à prononcer, il faut que ça reste marquant. »

Magie, illusion. La Baccara est une maquette au 1/4ème.

Le style sud Coréen en 2020 et les influences

Aujourd’hui, le style sud-coréen s’exprime dans des concept-cars impressionnants de fraîcheur, leurs constructeurs étant en recherche continuelle de renouveau. 

Il faut dire que les clins d’œil au style européen sont nombreux : la Hyundai 45 rappelle les lignes cunéiformes de la première Hyundai Pony dessinée par Giugiaro, et la Hyundai Prophecy semble rendre un vibrant hommage aux courbes des Porsche 356. 

La Baccara ne ferait pas tâche à côté d’une Genesis Mint ou Essentia, ce qui est normal puisque ces véhicules sont considérés comme des références par Guillaume. La barre est haute.

Mais les influences du concept dépassent le cadre automobile, puisque l’agencement de la partie arrière a été inspiré par la structure de chaussures de sport. Le point commun ? Les chaussures de sport les plus tendances accordent une large place à la semelle, et la semelle c’est ce qui agrippe et qui propulse, presque plus important que le reste de la chaussure. La semelle pourrait vivre à part du reste de la chaussure, et c’est ce qu’on ressent sur certains dessins de Guillaume où la plateforme et le groupe moto-propulseur pourraient évoluer décorrélés du reste de la voiture.

Finalement, dans ce contexte où le style automobile coréen est imbibé d’histoire automobile, fait référence à des domaines différents, est finalement extraverti, la Baccara est une proposition cohérente.

Une voiture, un créateur

La proposition délivrée est en réalité un témoignage d’amour à la liberté individuelle, à l’expression de soi, à la réassurance. Après des temps troubles, où les véhicules d’énergies différentes coexistent sur les routes, on arrive à une résolution saine d’un point de vue environnemental qui décomplexe le rapport à l’automobile.

Le risque si on ne sauve pas l’émotion automobile ? « Entrer dans un monde aseptisé » répond Guillaume, lui même fasciné par les petits véhicules italiens, qui n’ont pas besoin d’être puissant, juste de nous mettre dans une ambiance. C’est avec un sourire grand jusqu’aux oreilles que Guillaume descend dans le garage de sa maison normande : « on a une petite Lancia Monte-Carlo, tu prends n’importe quelle voiture ça n’a pas le même dynamisme, quand tu es à l’intérieur ».

L’étudiant en design

On ne cite plus Strate, « fabrique à designers » qui fournit les constructeurs automobiles en jeunes cerveaux en ébullition depuis sa création, à la fin des années 1990. 

Guillaume Mazerolle, en quatrième année d’études à Strate, est un fonceur en plus d’être un travailleur. Il est passé par RCD Except, un cabinet de conseil en design automobile sous la tutelle de Daniel Abramson (le designer de la Citroën XM et de la C6, rien de moins). Il a ensuite rejoint Honda à Rome suite à un concours de design où il s’est fait remarquer. Immédiatement après ce stage, il rejoint Lamborghini à Sant’Agata Bolognese, où il travaille sous la direction de Mitja Borkert. Guillaume Mazerolle n’a donc pas peur de sortir des sentiers battus, et a rejoint Renault Samsung Motors en septembre 2019. Un profil étoffé, qui s’est révélé pertinent pour délivrer un langage formel nouveau et international.

« Des détails ont été ajoutés par les équipes coréennes sur la finition, comme un drapeau français ou la date de naissance du véhicule. Ce sont ces détails qui créent un bijou. »

Guillaume

La voiture regorge de petits détails touchants. L’un d’entre eux est le pur fruit du hasard. Guillaume nous explique qu’ils ont imaginé inscrire la date de fabrication de la voiture sur les bas de caisse, ce qui créerait un lien émotionnel fort entre le propriétaire et la voiture, affichant fièrement sa date de naissance. Hasard du calendrier, la maquette est terminée le jour de l’anniversaire de Guillaume, alors que ce dernier est déjà rentré en France avant le confinement.

Un détail ? Un petit signe pour Guillaume, qui insiste sur le fait qu’il y a eu beaucoup d’amour dans la gestation de la voiture, et que ça se ressent sur le style. 

Finalement, ce genre de projet étudiant nous éloigne des concepts très avancés, où les étudiants font des recherches sur la mobilité pour les années à venir & recherche formelle. Le projet est là, matérialisé dans une maquette au 1/4e que Guillaume n’a pas encore eu la chance de voir en vrai (cela dit, le projet sera présenté aux États-Unis). On a envie de dire au niveau directeur du groupe Renault :

« Pourquoi pas, quand tout se sera tassé ? »