Le Nouvel Automobiliste
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Rencontre avec Anne Asensio, membre du jury du Festival Automobile

Pour ceux qui lisent The Automobilist, Anne Asensio n’est pas une inconnue. Croisée à Detroit comme –déjà !- au Festival Automobile International en 2016, elle est une figure du design français (le Renault Scénic) aujourd’hui vice-présidente Design experience chez Dassault Systèmes. Avec elle, nous nous sommes demandé quelles étaient les cibles du Festival pour cette édition 2017.

The Automobilist : Anne Asensio bonjour. Nous nous trouvons à côté de la Voisin C28 Aerosport. Une voiture construite par des inventeurs d’avions, ça doit vous parler ?

Anne Asensio : Bonjour ! Bien-sûr qu’elle me parle cette voiture, c’est tout moi, et vis-à-vis du Festival, c’est un parfait du travail aérodynamique. Avec cette Voisin en plus nous sommes complètement immergés dans l’ère où le design français était admiré : les années 30. Pour les italiens, comme Fioravanti juste à côté, la grande époque, ce sont les années 70.

TA : La scénographie est donc bien pensée, avec ces deux époques qui se font miroir…

AA : Oui, et même juste devant, il y a une tension entre la Voisin de 1930 et la Jaguar Type D, alors que dans le pavillon à côté, il y a l’Aston Martin AM RB 001 qui réinvente la forme des supercars à partir de la performance aérodynamique.

La thématique du Festival cette année, c’est l’aérodynamisme : comment les designers se saisissent des technologies qu’ils ont à leur disposition ? comment les font-ils adopter par la société ?

TA : On a l’impression que l’aérodynamisme a toujours été une quête, même dès les premiers âges si l’on se souvient de la Jamais Contente taillée comme un obus.

AA : Exactement. On, c’est-à-dire les designers, poursuivent les mêmes buts que dans le passé, avec les technologies qui sont dans l’air du temps. En plus de cela, il y a une mise en tension entre art et science : paradoxalement les designers disent que la CAO est une réduction de leur créativité, mais pas du tout ! En fait, la créativité est en soi, et les outils comme la CAO sont au service du designer. Le numérique a réduit les temps de conception, mais pas la créativité ni les idées.

TA : Et avec le design paramétrique il permet même d’en concevoir de nouvelles.

AA : Oui. Le monde du design est en train de connaître une grande transformation que personne ne voit. La science permet d’aller plus loin que jamais.

TA : Si le design est sans limite, est-ce le prix qui va être limitant ? Parfois, les grands traits de style disparaissent en série car ils ne sont pas rentables…

AA : Aussi, mais il ne faut pas oublier que la vraie question derrière, c’est la valeur du design, que l’on reconnaît ici au Festival. Le reste du temps, soit la valeur est du calcul, soit elle est financière. Or il existe une valeur du design : le design est émotionnant, il ne se mesure pas. C’est une valeur immatérielle parce qu’on ne peut pas, dans un projet, saupoudrer du design comme on ajoute une ligne de calcul. Or, s’il n’est pas pris en compte, l’objet n’est rien. A l’inverse, si le design est au centre de la réflexion, c’est une valeur puissance 10, surtout quand tout le monde la saisit. C’est pour ça que le design est instrumentalisé par les constructeurs.

TA : On a pourtant l’impression, au regard de certaines voitures dans la rue, que bien souvent le designer arrive uniquement en fin de projet pour sauver les apparences…

AA : Le message qu’on essaie de faire passer au Festival, c’est que le discours automobile n’est pas qu’une opposition, classique, entre utilitarisme et réduction de la voiture à son usage d’un côté, et expression d’une créativité de l’autre. Ici, on montre que le design a une fonction sociale, pour faire accepter les nouvelles technologies ou techniques avec plaisir, comme par exemple le moteur électrique ou de nouveaux matériaux.

TA : On revient finalement à la définition des concept-cars, que les constructeurs utilisent comme démonstrations d’idées, à l’inverse des showcars qui ne servent que de teasing à de futurs modèles de série.

AA : Il faut penser au-delà : pourquoi on fait un concept-car ? Pourquoi on fait une voiture ?

TA : Pour faire des profits ?

AA : Presque. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’un constructeur ne fait plus des produits : il vend des expériences. La valeur de l’expérience est exprimée par la marque, et la valeur de son produit est le design de son expérience. Le design est alors central car l’objet bénéficie du design pour voir sa valeur augmenter. C’est la User Experience qui règne désormais : le périmètre de l’expérience permet de mieux calibrer, de mieux cibler les produits. Je vais vous donner un exemple : tout le monde parle des objets connectés. Ok, ils ont étendu le périmètre de l’expérience, mais les designers n’en ont pas esthétisé la fonction expérience.

TA : Cette réflexion est-elle en ligne avec le prix remis à DS pour son programme Only You ?

AA : Only You, c’est l’expérience de l’utilisateur puis le design de l’expérience pour piloter les émotions. Le client peut tout paramétrer en couleur-matière. Avouez que c’est quand même différent comme que des objets qui se connectent ensemble à la voiture…

TA : Mais est-ce ce que les gens recherchent vraiment ?

AA : Le design est l’un des premiers critères sinon le premier critère de choix d’une voiture. Et même si le numérique dans les voitures est une transformation, il y a une plus grande transformation encore que personne ne voit venir : c’est que la science permet de repousser toutes les limites de la créativité. Désormais, on pense de manière holistique le produit : le client final lui verra une jolie voiture, mais il y a plus derrière, bien plus. C’est le rôle du Festival de mettre en évidence ce qui est sous-jacent, en signaux faibles de cette transformation.

TA : Vous trouvez qu’on n’en parle pas assez ?

AA : C’est un autre discours en tout cas sur l’automobile, plutôt que ce que l’actualité met en avant : le véhicule autonome, le discours technologique, la vignette Crit’Air, la petite politique politicienne qui brime les automobilistes… Voilà, vous avez compris. L’automobile hélas, c’est devenu ça dans les grands médias. Alors qu’il y a un autre discours à tenir : un discours social, sociétal, culturel. Le Festival a une démarche pédagogique pour ça : mon meilleur conseil, c’est d’y venir avec ses enfants !

TA : Pas facile de « dépolluer » le discours ambiant sur l’autophobie

AA : Le propos du Festival pour cela, c’est de proposer un discours sur l’art automobile, mais aussi son ancrage dans les sciences, les technologies et l’économie. L’art a toujours été un moteur équilibrant à promouvoir le progrès : l’impressionnisme lors de la Révolution industrielle, le cinéma ensuite… Il faut donner à voir la créativité dans l’automobile car c’est une croyance en l’avenir.

TA : Mais justement, l’avenir de l’automobile semble très aseptisé : dans les plus extrêmes utopies, des véhicules partageables autonomes pour des déplacements simplifiés, rapides, sans efforts…

AA : Vous avez raison de le rappeler, le problème de l’automobile c’est l’usage, et pas l’automobile ! Si on arrête de limiter l’auto à de l’utilitaire, on revient à cette magie de l’objet automobile. Et face aux usages, l’automobile évoluera.

TA : Vous ne craignez donc pas la disparition des belles carrosseries ?

AA : Non, et je vais vous dire pourquoi : la Voisin Aérosport et la Renault TreZor ont le même usage. A 80 ans d’écart, le même usage, car elles expriment l’un et l’autre la technologie de leur temps. Elles sont une incarnation intime de la créativité et de la technique. On se doit de rappeler que l’automobile est aussi un objet d’art. Réduire l’automobile à l’utilitarisme, c’est couper l’homme en 2. Et comme disait Sénèque, « il n’y a pas de vent favorable pour ceux qui ne savent pas d’où ils viennent ».

TA : Merci, Madame Asensio.

AA : Merci The Automobilist !

Photos : François M. et Loïc Maschi – The Automobilist