Le Nouvel Automobiliste
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Renault Juvaquatre : Osez Joséphine et le record !

Ça c’est d’la bagnole ! En 1938, Georgius écrit cette chanson évocatrice à la gloire d’une idée de l’automobile, d’un état d’esprit et d’une aventure dès qu’il s’agissait de prendre le volant de sa voiture. Une aventure vous dites ? C’est de cela-même dont nous allons parler. Celle de 4 hommes, passionnés de voitures anciennes puis d’une automobile, la Renault Juvaquatre et d’un anniversaire, celui des 80 ans du record de vitesse établi sur l’anneau de l’autodrome de Linas-Monthléry en 1938. 2018 est l’année des anniversaires !

Pour nous parler de ce projet insolite, Igor Biétry nous a accordé cette interview – journaliste, speaker privilégié des grands événements qui mettent en avant la voiture d’époque, fondateur du Yacht Club des avions de la route (YCAR) et présentateur de l’émission «La Balade d’Igor» diffusée sur Motorsport.tv. – c’est vous dire que cet homme touche sa bille !
Ses frères de boulons sont Thierry Dubois – dessinateur, expert de la Nationale 7, Jean-Claude Amilhat – journaliste et écrivain et Jean-Jacques Lesage – passionné et collectionneur.
L’automobile ancienne est selon eux une vision de la vie, de l’automobile et surtout celle de gosses devenus adultes sans perdre l’audace des adolescents qu’ils étaient. Sans peur et sans reproche, ces 4 mousquetaires ont un goût prononcé pour la gageure automobile et la chose mécanique.

Petit préambule : Dites une Renault Juvaquatre, c’est pas un SUV ?

Ben oui, avec un tel nom certains pourraient voir dans cette appellation l’appel de la joie de parcourir des grands espace (urbains…) à bord d’un véhicule à 4 roues motrices.
Non, avec la Renault Juvaquatre, il faut oublier cette idée bien trop tendance et se replonger dans l’histoire de la marque au losange à une époque où le patron s’appelait encore Louis Renault.
L’histoire veut que la Juvaquatre fut destinée à remplacer la vieillissante Celtaquatre née en 1934. La Juvaquatre est d’ailleurs la dernière Renault développée sous le contrôle de Louis Renault et elle sera d’ailleurs, au sortir de la seconde guerre mondiale, la seule Renault née avant 1939 à être produite par la RNUR.
Sous son allure rondouillarde et bonhomme, la Juva’ est une Renault moderne. Elle possède une carrosserie monocoque, des roues avant indépendantes, une suspension avant à ressorts à lames transversales et des amortisseurs hydrauliques à levier formant deux triangles supérieurs pour plus de précision et un meilleur comportement.
Son style n’est pas sans rappeler celui de l’allemande Opel Kadett ce qui vaudra d’ailleurs à Renault un procès pour plagiat.

Le premier catalogue de la Renault Juvaquatre en 1937

La Juva’ fait sa réclame

Commercialisée après le salon de l’automobile 1937, la Juvaquatre est d’abord proposée sous la forme d’une berline deux portes, avant d’exister en version utilitaire en 1938 et même en carrosserie 4 portes dès 1939. Des versions coupés et cabriolets ont été aussi proposées au catalogue en 1939-1940 mais leur nombre fut restreint. Durant l’occupation la berline Renault existera en version gazogène mais aussi électrique.
Sachez que la Juvaquatre fut la première Renault a disposer des freins hydrauliques sur toutes les versions de sa gamme et ce dès 1940.
Le modèle connaîtra le succès après 1945 grâce à ses versions commerciales et breaks tandis que la version 4 portes naitra avec le millésime 1947 et l’arrivée de la 4 CV.
Au fil des ans, la Juvaquatre, disposa de trois moteurs, le REF 488 de 1.0 L, puis le 0.75 L et enfin le 0.85 L, dont les puissances oscillaient entre 20 et 25 ch. Ces blocs furent tous associés à une BVM3 même la version Dauphinoise de 1957 qui annonçait le chant du cygne du modèle et qui disposait du L4 0.85 L de la Dauphine (d’où le nom).
Produite dans l’usine de Flins dès 1952, la Juva’ cède la place le 1er mars 1960 à la Renault 4 qui prendre la succession d’un modèle qui aura, malgré la guerre, perduré durant 23 ans au catalogue Renault.
Au total, Renault aura fabriqué 303.014 exemplaires de la lignée Juvaquatre ce qui explique notamment qu’on en voyait encore de nombreuses dans les campagnes jusqu’à la fin des années 70.

Ce petit rappel étant fait, il est venu le temps d’aller à la rencontre d’Igor Biétry pour parler de ce sympathique projet Joséphine et de la nouvelle tentative de record menée par une joyeuse équipe de passionnés comme on aimerait en rencontrer plus souvent dans le monde merveilleux de l’automobile.

Mais quelle est cette idée audacieuse ?

The Automobilist : Il y a quelques semaines nous avons découvert sur Facebook votre projet dingue de commémorer le record de vitesse réalisé en 1938 au volant d’une Renault Juvaquatre. Comment vous est venue cette idée ?

Igor Biétry : Le hasard et le rocambolesque sont les maître-mots de la naissance de ce projet. Notre histoire a vu le jour en quelques heures seulement. J’étais chez mon ami Jean-Jacques Lesage, le propriétaire de la C4 de mon émission.
Collectionneur passionné, il me montre sa dernière trouvaille à la bourse du coin. Une Juvaquatre AEB 2 de 1939 dans son jus, derrière la poussière je distinguais bien la carrosserie vert amande d’époque. Elle avait sa carte grise originelle, on ne pouvait rêver mieux !
En somme, cette auto a appartenu à un propriétaire-conducteur puis a été vendue coups sur coups à 2 autres qui n’ont pas roulé avec. Et là, que n’avait-t-il pas dit : « Tu savais qu’elle a fait un record de vitesse à Monthléry ? » en me montrant le catalogue. A mon regard, il a compris. Je lui lance : « On va le refaire ! ».
Jean-Jacques, main sur le front : « Oh non, j’aurais du me taire ! ». Il était 16 h 32. A 16 h 34, j’envoie un SMS à mes amis et complices Thierry Dubois et Jean-Claude Amilhat en écrivant « J’ai un truc de dingue sous les yeux, j’ai trouvé comment fêter les 20 ans du Ycar ! ». A 16 h 36, les deux répondent :  « Super ! On commence quand ? » et Jean-Claude qui me dit :  « Faut oser ce genre de folie, nous l’appellerons Joséphine ! ». Naturellement, nous avons eu une pensée pour le chanteur et fredonné l’air de la chanson.

TA : Pourquoi aviez-vous besoin de vos acolytes et de quel record parle-t-on exactement ?

IB : Pour faire simple, en 1938, Renault engage 4 pilotes. Massot, Quatresous, Hamberger et Fromentin. Ils sont désignés pour effectuer un record de vitesse au volant d’une Juvaquatre de pré-série afin de démontrer la fiabilité de cette nouvelle auto.
Le 29, 30 et 31 Mars 1938 sur l’anneau de Monthléry, l’exploit est signé ! Les 4 hommes valident 50 heures de roulages en relais, 5.380 km de parcourus à une vitesse moyenne de 107,82 km/h. Une pointe de vitesse a été confirmée à 112 km/h lors des derniers tours. L’exploit paraît simple aujourd’hui.
En revanche, en ces temps compliqués à la veille de la seconde guerre mondiale, ces hommes ont réalisé une véritable prouesse. Il me semble donc important de ne pas oublier qu’en cette période, la sécurité, les obligations de circuit et, tout simplement, les priorités n’étaient pas du même ordre qu’en 2018. C’est pourquoi, voir des hommes piloter en costume-cravate n’est pas étonnant, je soupçonne même la cigarette au bec ! Mais ça, l’histoire ne le raconte pas.

Pour en revenir à notre dinguerie, il était obligatoire de respecter le cadre. C’est-à-dire 4 hommes et une Juvaquatre non modifiée, dans son état originel, moteur d’époque. Et sur ce coup, nous avons une veine inouïe !

TA : Si nous suivons bien, vous avez l’essentiel, sauf le circuit…

IB : Mais nous avons même des dates de fixées ! Après avoir contacté Thierry et Jean-Claude, j’ai tout de suite pris contact avec Olivier Sylvain de Paris Auto Events, le patron des événements de l’autodrome. J’ai eu sa messagerie, je lui explique rapidement le projet. Le lendemain matin, 9 h 00, le téléphone sonne et j’entends la voix d’Olivier :  « Wahou ! On fonce, on y va, nous sommes avec vous ! ». C’est ainsi que nous avons validé les dates du 31 au 2 juin 2018 en warm-up de l’Autodrome Heritage Festival qui se déroulera le 2 et 3 juin prochains à Linas-Monthléry.

TA : En l’état, pouvez-vous jouer du volant avec votre Juvaquatre AEB 2 pendant 50 heures, à la vues des photos votre affaire paraît compliquée ?

IB : Dans l’immédiat, bien entendu que non. Nous avons entre les mains une voiture de 1939, dans un état général exceptionnel. Pour moi exceptionnel ne veut pas dire brillante et scintillante mais au contraire, dans un jus d’époque jusqu’à la boue d’origine !
Dimanche dernier, nous avons sorti le moteur. Il est grippé mais ce n’est pas bien grave. Le temps n’a pas attaqué la voiture, elle n’est pas victime de l’usure, un châssis sain. Je ne sais pas où cette auto a été préservé, elle a dormi dans un lieu très favorable !
Notre objectif n’est pas d’en faire une néo-rétro tendance. Nous souhaitons absolument la préserver. La restaurer au minimum en gardant en tête les impératifs de sécurité ou d’intégrité. Pour ce qui est de la cosmétique, une patine sera le maximum, nous gardons le vert amande initial. L’important est de faire une bonne révision moteur pour ne pas se retrouver en rade au bout de 2 heures de piste. Ça nous gonflerait vraiment !

TA : Passionnés d’automobiles n’est pas synonyme automatiquement d’orfèvre de la mécanique ?

IB : Effectivement. Nous connaissons la mécanique mais nous ne sommes pas experts. En revanche, Renaud Delanoy, lui, est mécanicien et s’y connaît très bien en anciennes. Dans la vraie mécanique pleine de boulons et d’huile !
Lorsque je lui ai parlé de notre idée, il a tout de suite levé le doigt pour nous donner un coup de main, c’est le cas de le dire ! Nous sommes extrêmement sérieux sur la préparation et la mise en route. Oui, nous sommes réputés pour être de joyeux lurons mais nous gardons en vue l’hommage à ces quatre hommes qui ont établi ce record et tenons également à préserver cette Juvaquatre, tellement rare dans un état de conservation pareil, tellement proche de ce qu’elle était il y a 80 ans.

Les mousquetaires 

Les complices des mousquetaires

Tous ensemble pour Joséphine

TA : Un tel projet a un coût, comment faites-vous ?

IB : Nous avons chiffré un besoin financier de l’ordre de 6.200€ pour la remise en état et les frais inhérents à l’établissement du record. D’entrée, nous nous sommes dit : « On va se débrouiller, on le fait ! ». Et avant même d’en parler publiquement, nous avons halluciné !
Des amis aussi foldingues que nous, voulant faire avancer l’épopée nous ont envoyés spontanément de l’argent. Nous avions 1/4 du budget pour démarrer l’ouvrage, deux jours après l’annonce sur les réseaux sociaux !
Ceux qui nous connaissent, savent que nous sommes capables de relever ce défi qui n’a aucun sens si ce n’est celui de rendre hommage aux pilotes et à cette voiture étonnante !
Nous cherchons des annonceurs, des mécènes ou quelques fous furieux prêts à nous aider car nous sommes loin du compte pour l’instant. Par ailleurs, nous avons besoin évidemment de pièces mécaniques. Notre ami Denis Mahaud de la boutique Melun Rétro Passion nous soutient. C’est déjà très généreux !

TA : Vous n’en êtes qu’au début. De quoi avez-vous besoin à ce jour ?

IB : Ce projet un peu fou est avant tout une aventure humaine, il n’y a pas que le fric dans la vie !
C’est pourquoi, nous sollicitons les amateurs non pas seulement sur l’aspect financier mais également du côté de la mémoire. Nous cherchons des documents photos notamment qui ne soient pas en provenance d’internet où nous avons tout écumé ou presque. On ne sait jamais dans la boite à chaussures où papy a rangé des photos…Nous aimerions retrouver les familles des pilotes pour les convier en hommage à leurs aïeuls. L’esprit est là, nous avons besoin de tout ce qui va faire avancer cette voiture que ce soit par les connaissances, le matériel, les moyens pour acquérir du matériel ou les souvenirs de famille.

Et cet événement ?

TA : A présent, comment imaginez-vous cet hommage ?

IG : La première idée est bien de reproduire ce record, sans pour autant chercher à le battre. Dans l’idéal, nous aimerions déjeuner le samedi midi avec les personnes qui nous ont soutenu d’une façon ou d’une autre. Il n’y a pas de hiérarchisation de coopérations. Bien entendu, pour le clin d’œil et honorer jusqu’au bout les pilotes, il y aura à l’arrivée du champagne et des boudoirs, comme sur la photo d’époque.

Et puis ce serait chouette que plein de Juvaquatre en profitent pour venir nous voir en s’inscrivant à Autodrome Heritage Festival.

Nous en convenons tous, le fond de sauce de ce dessein est de revivre l’insouciance passée très sérieusement. Une telle entreprise n’a pas de limite et peut amener sur bien d’autres.

Donnons-nous rendez-vous du 31 mai au 2 juin 2018 à l’Autodrome de Linas-Monthléry pour commémorer et vivre un record historique de la Renault Juvaquatre avec ses 4 mousquetaires qui sont aussi un peu des « pilotes » modernes… mais à l’ancienne.

Sachez tout de même que pour des raisons de sécurité, l’UTAC précise que les spectateurs ne pourront pas assister à l’intégralité de l’établissement du record mais qu’après la session sur le banking de l’autodrome de Linas-Monthléry, ils pourront aller à la rencontre des pilotes et de leur fantastique Renault Joséphine… Juvaquatre du record.

Un grand merci à Igor Biétry pour le temps qu’il nous a accordé mais aussi à Jean-Claude AmilhatThierry Dubois, Jean-Jacques Lesage, Jérôme Pontac ainsi qu’à toute l’équipe du projet.

 

Merci aussi au Yacht club des Avions de la Route, Jean-Christophe Chaudron et Éric d’Argoeuves pour les photos de l’aventure Osez Joséphine.
Merci à Jean Marie Guivarc’hJean Luc Delvaux et Grégory Ronot pour leurs illustrations.
Merci à Renault Collection.