Le Nouvel Automobiliste
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Renault : Entretien avec Laurens van den Acker

Particulièrement active depuis deux ans, la marque au Losange a encore présenté à Genève une nouveauté majeure et très attendue, qui a d’emblée suscité beaucoup d’intérêt et reçu un accueil très chaleureux : le Scénic de quatrième génération.

Plus que la simple gestation d’un nouveau modèle, le Scénic IV signe la redéfinition du concept même de monospace, initié en grande partie par Renault, et la preuve d’une transformation totale et progressive de la gamme Renault. Derrière ce mouvement, le directeur du style en poste depuis 2009 : Laurens van den Acker.

LVDA Genève 2016

La nouvelle mouture du monospace compact est le résultat de toute une équipe, menée par Agneta Dahlgren, directrice du design du segment C chez Renault (Mégane, Kadjar, Scénic). Mais il apparaît indéniable que celui que l’on surnomme « LVDA » et qui incarne le renouveau du design du Losange a joué un rôle primordial dans ce projet. Toujours très accessible, et agréable à rencontrer, le directeur du style de Renault nous a accordé un entretien durant le salon de Genève. Ce fut l’occasion de parler du Scénic, mais pas que… Voici nos propos.

The Automobilist : Pouvez-vous en quelques mots nous présenter ce nouveau Scénic, et nous parler de sa genèse ?

Laurens van den Acker : C’était un grand enjeu que le Scénic parce que c’est une sorte d’icône dans la gamme Renault, c’est son cœur de gamme, et ça représente aussi beaucoup des valeurs de la marque. Il fallait donc absolument faire attention quand on a commencé notre travail. Le Scénic 1, c’était une révolution, une voiture dont le conducteur était considéré comme un papa moderne, progressiste et même avant-gardiste. Mais petit à petit, génération après génération, cette image de « rouler en monospace » s’est un peu dégradée jusqu’à devenir un concept presque fatigué, un peu vieux jeu…

Je ne juge pas, c’est juste un constat que je fais, mais aujourd’hui quand tu roules en monospace, ça fait un peu dépassé. La conséquence, également, c’est qu’on a vu les clients se déplacer, notamment vers les crossovers. Alors je me suis dit, soit on laisse tomber, on met tout sur Kadjar et Scenic c’est mort ; soit on essaie de réinventer des trucs pour qu’il soit encore dans le vent.

Par ailleurs je trouvais aussi que pour un conducteur de monospace, la voiture était presque devenue un véhicule « platonique », comme si les parents étaient devenus les chauffeurs de leurs enfants en fait, et c’est tout. Alors on s’est dit qu’on voulait faire un monospace sexy pour des parents qui s’aiment encore et c’est devenu l’idée de base. A partir de là pour rendre la voiture plus sexy on avait déjà un langage sensuel qui était très adapté mais il fallait absolument toucher aux proportions du Scénic parce que le monospace au départ c’est une boîte, une boîte avec des petites roues. Donc pour casser un peu ces proportions on s’est fortement inspiré du concept R-Space qu’on avait présenté ici, à Genève en 2011, et qui avait rencontré un succès inattendu. En tout cas, personnellement je voulais dans ce concept montrer ma vision du monospace mais je ne m’attendais pas à rencontrer un tel engouement du public.

Du coup on a immédiatement trouvé évident de s’inspirer le plus largement possible du R-Space et notamment de ses proportions d’ensemble qui tournaient autour du thème des grandes roues. Il fallait donc absolument trouver des grandes roues. Et c’est grâce aux innovations de Michelin et de Continental qu’on a pu trouver des roues de 20 pouces. Mais du coup il y avait une condition : c’était tout ou rien, dans le sens où il fallait que toute la gamme soit équipée des mêmes tailles de pneu, sinon ça ne pouvait pas fonctionner. Vous imaginez bien que nous avons eu quelques discussions un peu… « chaudes » !

Mais finalement on est tous tombé d’accord sur l’idée que, si on voulait faire quelque chose de « révolutionnaire », il ne fallait pas hésiter et foncer (NDLR : LVDA a immédiatement préféré utiliser l’anglais « break through » trouvant le mot révolutionnaire un peu trop fort). Le plus satisfaisant c’est que ça n’a pas été une décision des designers contre le reste des équipes Renault, bien au contraire tout le monde était d’accord, l’ingénierie, le planning, etc., et aujourd’hui tout le monde est content. D’ailleurs, quand on a fait les premiers tests clients on s’est rendu compte avec plaisir que les mots qui ressortaient c’était des termes du genre sexy, « sporty », « beautiful », bref des mots qui normalement ne sont jamais associés avec un monospace.

TA : Ça veut donc dire que le dessin de ce Scénic IV s’est fortement structuré autour de ses roues ?

LVDA : Tout à fait et ça joue un rôle majeur dans sa perception. Les proportions d’une voiture, c’est un peu comme les proportions d’une personne. Tu sais si quelqu’un est très beau ou très belle mais tu ne sais pas119 Genève 2016 TA Eddy Renault LVDA forcément pourquoi. La comparaison est osée mais les roues d’une voiture ça fait un peu ce genre d’effet, les gens ont l’impression que la voiture est bien proportionnée, homogène, sportive, mais ils ne savent pas, pour une grande majorité d’enter eux, dire pourquoi. Le Scénic IV fait cet effet.

TA : Revenons sur le véhicule dans son ensemble. La face avant est visiblement appréciée par tout le monde mais l’arrière, un peu plus triste, convainc moins de prime abord. Pourquoi ne pas avoir repris ici le dessin du R-Space ?

LVDA : Je pense qu’il faut d’abord le voir dans la rue, ce n’est bien évidement pas notre but de faire une voiture triste. On a voulu au départ garder des feux un peu triangulaires à l’arrière mais il n’y avait pas assez de masculinité dans leur forme, ils étaient trop dessinés et ils étaient un peu trop mous pour la voiture. Donc on les a modifiés pour donner ceux du véhicule définitif un peu plus posés et forts. L’arrière est ainsi un peu plus costaud et plus masculin, c’est ce qu’on visait.

TA : Et il n’y a pas eu la volonté de rattacher ces feux au style d’autres productions de la gamme Mégane/Talisman ?

LVDA : On y a réfléchi mais je veux aussi que chaque voiture ait une certaine identité propre. En fait, c’est toujours un jeu entre combien tu homogénéises la gamme et combien tu laisses de personnalité propre à chaque voiture.

TA : Le Scénic IV est présenté avec un très original et réussi jaune miel. Pourquoi avoir fait ce choix de couleur, d’ordinaire fort peu prisé des acheteurs de monospace ?

LVDA : Il y a plusieurs raisons à ce choix. D’abord c’est parce que chez Renault on a souvent été critiqués pour 120 Genève 2016 TA Eddy Renault LVDAfaire des beaux concepts mais pas la voiture de série qui aurait dû en découler par la suite, ou pas assez vite. Donc ici je voulais qu’il y ait un maximum de cohérence entre le concept-car et la voiture de série, ça passait aussi par la couleur. En plus ce choix a très bien marché sur DeZir et Clio avec le rouge, au point que cette couleur est passée de 5 % pour la Clio III à 25 % pour la Clio IV. Idem pour le orange de Captur et, même sur Kadjar, le rouge représente une forte proportion du mix des ventes, sur un crossover c’est assez incroyable !

Pourtant c’était à chaque fois des couleurs où les commerciaux nous disaient que ça n’allait par marcher ! Après, je suis prêt à accepter que la couleur ne se vende pas mais je pense qu’une belle couleur, vive, permet aussi de faire de belles photos pour les magazines, les sites web, etc. et ça fini par attirer l’attention. Je n’ai pas de problème si les gens l’achètent en gris car je me dis que, pour beaucoup d’entre eux, s’ils le font, c’est qu’auparavant ils auront peut-être été attirés par la couleur vive. Cette dernière est donc très importante.

Renault_27795_global_fr

TA : Quittons un peu le Scénic mais restons sur le design, il reste encore le nouveau Kangoo à dévoiler prochainement mais, lui excepté, toute la gamme est désormais passée entre vos mains et a été complètement transformée. Donc, si vous jetez un petit regard dans le rétroviseur, quel bilan dressez-vous de ce travail, de votre travail ?

LVDA : Ce que le management et Carlos Ghosn m’avaient demandé à l’époque en 2009, c’était de faire des belles voitures, de donner plus de cohérence à la gamme Renault, de créer une face avant pour la marque qui n’existait pas, et de bien séparer Dacia et Renault. Si je regarde ces quatre points, je peux dire que je suis assez content. En plus il est important de voir qu’on ne fait pas tout cela simplement pour que ça ne plaise qu’à nous, les designers. Nous ne sommes pas uniquement des « artistes » il faut que ça amène du « business » à l’entreprise et les derniers chiffres de la marque ont été assez bons. Ce n’est pas uniquement le design qui fait ce résultat mais je pense quand même que ça aide beaucoup.

Mais la vraie difficulté c’était de faire remonter l’image de la marque car elle avait beaucoup souffert durant la décennie précédente et elle continuait à se dégrader année après année. Or depuis 2013, même si c’est encore lentement, on voit que cette image s’améliore à nouveau. Pourquoi ? Surtout parce que l’image de chacun des modèles de la gamme est plus forte et chacun de ces modèles renforce l’image de marque globale en la tirant progressivement vers le haut.

Concepts RenaultTA : Et si on se tourne vers l’avenir ? Quels sont les grands traits du futur de Renault, qu’est-ce qui guide maintenant votre travail ?

LVDA : Je vais peut-être vous décevoir mais maintenant l’objectif c’est de tenir le cap. A l’époque j’avais dit que sur un cycle de vie de la gamme Renault était perdu, il fallait retrouver de l’âme. On a essayé de retrouver cette âme avec la marguerite qui a donné la première génération de modèles renouvelés. Après il faut pérenniser avec des évolutions plus en douceur. Si je change à nouveau de direction le client ne parvient pas à suivre et à comprendre. En plus si tu prends Clio par exemple, ça fait déjà 5 ans qu’elle est dans la rue, c’est vrai, mais si tu parles de Clio en Allemagne la plupart des gens ont encore dans la tête seulement Clio III voire Clio II mais pas vraiment Clio IV.

Il faut donc installer le style et la marque dans les esprits. Si maintenant je change à nouveau, je perds à nouveau, c’est bête. Passer de Modus à Captur, d’Espace IV à Espace V c’était vraiment exaltant mais pour la prochaine génération, qui naturellement va évoluer, je ne vais plus faire ce que faisait Renault depuis toujours, changer de modèle fondamentalement à chaque génération. La continuité est essentielle.

TA : Merci beaucoup.

Entretien réalisé le 2 mars 2016 par François M. et Eddy P.
Crédits Photos : Renault, Nicolas Verneret, Eddy P., François M.
Merci à Renault et en particulier à Maxime Cannesson.