Le Nouvel Automobiliste
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Petit intermède historique : l’Alfa Romeo Ondine

Petit intermède historique : l’Alfa Romeo Ondine

Il est de ces histoires que peu de gens connaissent, de ces petites histoires qui ne laissèrent qu’une brève trace dans celle avec un grand H de l’automobile en général mais qui pourtant… Qui pourtant valent la peine d’être contées. La collaboration entre Renault et Alfa Romeo au croisement des décennies 50 à 60 fait justement partie de ces discrètes histoires trop souvent restées dans l’ombre. Serait-il, 60 ans plus tard, enfin venu le temps d’en parler ?

Vous savez ô combien la législation peut influencer notre univers qu’est l’automobile. Vous n’êtes pas sans ignorer les gros pare-chocs des Américaines des années 70, les catalyseurs et autres filtres à particules, les normes de crash test et cætera… Eh bien si vous pensiez les États-Unis comme l’un des pays les plus restrictifs en terme d’homologation, l’Italie n’est pas en reste. Tout commence un 25 mars 1957 lorsque six états européens signent le Traité de Rome, celui-là même à la base de ce qu’est aujourd’hui l’Union Européenne, visant alors le rapprochement économique de ces six pays autour d’un territoire se libéralisant petit à petit : ainsi naquit la Communauté Economique Européenne (CEE pour les intimes). A cela, les constructeurs automobiles, portés par leur soif de conquêtes y virent une aubaine sans pareil d’envahir de leurs modèles des contrées qui leur restaient closes.

C’est le cas de Renault, une entreprise nationalisée, déjà forte sur son territoire, en plein assaut du Nouveau Continent mais toujours en berne dans certaines contrées européennes et notamment en Italie où les taxes à l’importation restaient bien trop rudes pour s’implanter sereinement. En Italie justement, une autre entreprise nationalisée souhaitait prendre de l’ampleur. Alfa Romeo, « petit » constructeur, voguant difficilement dans l’ombre de la Fiat avait besoin de vendre un modèle populaire mais n’avait pas tout à fait les moyens de développer une nouvelle auto. Naturellement, poussées par leurs pays respectifs, les deux marques ne purent que s’associer. C’est en octobre 1958 qu’est signé un accord entre ces deux protagonistes, un accord négocié dans l’ombre pour que la Fiat ne vienne pas le corrompre comme elle l’avait déjà fait pour Innocenti/Renault.

Si Fiat faisait la moue, l’accord se fit tout de même puisqu’il était avant tout politique. La société Renault-Italia était créée pour la production de la Dauphine sur les chaînes milanaises tandis que les Giulietta allaient être vendues dans les concessions Renault sur le territoire français. En soi, une logique incontestable menait ce partenariat, Renault allait éviter les taxes à l’importation et Alfa Romeo pouvait garder ses usines en fonctionnement tout en développant son réseau. Le premier fruit de cet accord apparaît le 4 juin 1959 avec la présentation de l’Alfa Romeo Dauphine, une auto qui très vite fonctionna sur le marché italien, réjouissant déjà les instigateurs de la CEE.
Les 3 et 4 juin 1959, Pierre Dreyfus, le patron de la RNUR (Régie Nationale des Usines Renault) inaugure en grandes pompes la ligne de montage de la Dauphine dans l’usine milanaise. Les choses sont ainsi faites, la Dauphine sera assemblée aux cotés de la Giulietta.

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Pourtant, la production de la Dauphine entrainait déjà des désaccords entre nos deux entreprises. En effet, l’usine de Portello ne s’occupait finalement que de l’assemblage des autos, les pièces étant envoyées directement depuis la France, en conséquence, l’usine ne pouvait tourner à plein régime, ce malgré les quelques menues modifications en terme d’accastillage, d’intérieur et d’équipement électrique que la firme au serpent appliqua sur la française. Qui plus est, Renault poursuivait, outre-Alpes, la commercialisation de la Dauphine sous son propre blason, concurrençant directement Alfa Romeo sur son terrain bien que les prix de la française furent fortement impactés par les taxes en vigueur : 950.000 Lires pour la Renault contre 890.000 pour l’Alfa. Finalement, la première année, 6.452 exemplaires d’Alfa Romeo Dauphine sont vendus en Italie, et 20.047 en 1960. La voiture se vend si bien que le prix passe à 795.000 Lires et adopte en série la boîte 4 de la Dauphine Gordini quand, dans le même temps, l’Ondine rentre en production à Lo Stabilimento Alfa Romeo del Portello. Or, cette dernière, un tantinet plus luxueuse que la Dauphine ne marche pas en Italie et la production prend fin dès 1962, après environ 2.000 exemplaires de produits. La Dauphine quant à elle poursuit son succès et encore 19.927 exemplaires sont vendus en 1961. Les relations ne s’améliorèrent pas quand à la fin de cette même année, Alfa Romeo constate que Renault ne distribue toujours pas ses voitures, pourtant, la Dauphine lui étant rentable, la marque ronge son frein, fait le gros dos et laisse passer.

Seulement, en 1962, la FIAT [ndla : Fabbrica Italiana Automobili Torino ou Usine italienne d’automobiles de Turin] profite de ses relations au gouvernement italien pour s’attaquer directement à cet accord. Par le biais d’un chantage aux emplois, elle parvient à faire instaurer de nouvelles taxes toujours plus contraignantes pour ses concurrents.
De ce fait, de moins en moins de Dauphine trouvent preneur en Italie, les ventes se meurent et stagnent à un poil plus de 6.000 exemplaires par an entre 1963 et 1964 grâce à l’arrivée de freins à disques, mais la production s’arrête finalement dans le courant de l’année 1965 après 73.841 Dauphine et Ondine Alfa Romeo fabriquées. Quelques 345 exemplaires encore en stock seront écoulés durant l’année 1966.
Dans le même temps, en 1963, la firme milanaise avait créé sa propre branche de distribution en France et mis alors fin à son accord avec la firme au losange. C’en était donc fini des Alfa Romeo à la sauce Boulognaise et des Renault à la Milanaise.

Nous avons pourtant pu découvrir une survivante de cette période en la carrosserie de cette Alfa Romeo Ondine de 1962.

A première vue, c’est une Ondine on ne peut plus simple, mais pourtant, si l’on se penche dessus, les monogrammes se parent du nom d’Alfa Romeo, les phares portent la griffe Carello, les répétiteurs d’ailes sont un brin différents de ceux que l’on connaît sur les versions françaises… Tout y est si ce n’est le logo de capot remplacé par un emblème de la Régie Nationale Renault. Sous sa carrosserie gris sombre se cache un intérieur revu par la firme milanaise mais aussi un compteur aux annotations en italien : Aqua, Olio…

Gradué jusqu’à 130 km/h, l’aiguille n’ira que rarement titiller 115 km/h car la petite franco-italienne ne dispose que d’un modeste moteur Ventoux 4 cylindres de 845 cm3 fort de 31 chevaux. Très légèrement différent du moteur français, il est pourtant alimenté par un équipement Magnetti Marelli et une batterie 12V quand son homologue produite à Boulogne utilisait bobines et allumage signés Ducellier reliés à une batterie 6V.

Après 55 ans de vie en Italie, dans la région de Foggia comme en atteste sa plaque, cette petite Ondine vit son voyage en France comme un retour aux sources, à ses origines dirais-je, 50.000 kilomètres après être sortie des chaînes ! Si elle présente les traces de sa vie, elle continue à crapahuter dans les campagnes comme l’a très certainement fait son premier, seul et unique propriétaire entre les paroisses du sud de l’Italie car oui, l’anecdote raconte qu’elle était propriété d’un prêtre des Pouilles. Bien que beaucoup pourraient s’offusquer de la voir dans un tel état, elle n’en perd pourtant pas son charme, chaque égratignure sur la peinture, chaque accroc sur sa sellerie semble raconter son histoire. Surtout, elle s’avère particulièrement saine pour une voiture dans son jus et c’est agréable de ne pas avoir cette odeur de neuf que l’on retrouve sans doute trop souvent dans les voitures restaurées intégralement…

Si jamais cette petite auto chatouille votre esprit de collectionneur, elle sera mise en vente par Osenat le 21 octobre prochain ! Une bonne occasion d’acquérir une auto rare vous ouvrant ainsi à la fois la porte des clubs Renault et celles des clubs Alfa Romeo… Que du plaisir en perspective.

Texte et photos : Loïc Maschi