Le Nouvel Automobiliste
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Lorsque Roger Tallon était designer automobile

Son nom vous est peut-être inconnu, et pourtant vous avez forcément un jour croisé ou emprunté une de ses créations. Si je vous dis TGV Duplex, train Corail, machine à écrire Japy, montres Lip, le magazine Art Press, sachez que derrière ces créations se cache un homme : le designer Roger Tallon. Touche-à-tout de génie, il a su créer pour presque tous les secteurs, des arts de la table à la pharmacie, des appareils photo aux revêtements de sol, des sièges aux escaliers… et parmi ce fourmillement créatif, il a également affronté la question automobile.

De la Peugeot Top Car aux MiniMax

Né en 1929, Roger Tallon entre chez Technès au début des années 50. Sous une totale liberté de travail, il y restera vingt ans. Il aborde tous les sujets, et se confronte dès 1955 à l’automobile, en créant pour Peugeot une sorte de citadine minuscule à 3 roues. Deux maquettes subsistent de ce projet, portant le nom de « Top Car Peugeot ». Rouge et verte, de forme ovoïde, elles ont presque 30 ans d’avance sur le bio-design, et 40 sur la Swatch-mobile devenue Smart. A un détail près : la Top Car n’a jamais vu le jour.

Vingt ans plus tard, en 1976, Tallon signe le projet de « Mini-Max », un véhicule modulaire ultra compact et présenté devant l’Institut Battelle de Genève. C’est une structure à 2-places, à laquelle s’ajoutent des modules pour en faire une camionnette, une ambulance, un… écran de cinéma, une voiture de presse, un pick-up ou encore un véhicule de camping. Génial ! A un détail : la Mini-Max ne verra pas non plus le jour.

La Bulle Urbaine et le projet TMX

Peu avant les Mini-Max, Tallon avait travaillé sur une voiture électrique, baptisée « La Bulle Urbaine », entre 1968 et 1971. Il s’agit d’une structure transparente avec châssis tubulaire, coque en plastique ABS, sans portes mais sous un grand pare-brise-toit. Avec 2 à 3 places à bord, et un guidon comme volant. La production est envisagée à Belin chez Cazenave, mais rien ne se produit. Trois ans plus tard, dans le Hainaut, la Belgique veut créer une industrie automobile et se tourne vers Tallon qui propose sa Bulle urbaine. Une maquette est produite à l’échelle 1, mais jugée pas assez rentable, elle est abandonnée.

C’est finalement en 1977 que Tallon pousse le plus loin sa réflexion automobile avec le TMX, pour « Tallon Mini-Max ». C’est l’aboutissement de ses projets de voitures modulaire : la cellule frontale, aérodynamique avec un pare-brise sans montants, dispose de 3 places ; la cellule arrière est envisagée selon l’usage avec des feux haut-perchés : 100 % tôlé pour la Poste ou la RATP -remarquez les couleurs-, pour être une camionnette ; ou vitré pour des loisirs avec notamment une déclinaison camping. L’accord des 2 modules, plus simple que sur les Mini-Max, et la production est proposée aux Établissements Marden en Grande-Bretagne, fabricant de voiturettes, en 1980. Mais à nouveau, rien n’aboutira.

De l’Urbus à la gamme Renault Transbus

En 1976, la RATP confie à Roger Tallon la mission de réinventer « la présentation de l’autobus à court, moyen et long termes ». Vaste programme, à une époque où la Régie ne jure que par le Saviem SC10… et qui est le prélude aux bus actuels à plancher plat, développés ensuite avec les Renault R312 et Agora. La cahier des charges stipule que « son apparence ne doit pas être assimilée au matériel d’usage privé comparable », et qu’elle « doit trancher la filiation historique des autobus parisiens sans pour autant ressembler à autre chose ». Une première maquette voit le jour la même année, sous le nom d’Urbus.

Mais Tallon ne s’arrête pas là. De cette réflexion aboutit le système Transbus, en novembre 1979, pour Renault. C’est une gamme complète de bus standards (12 m), avec des phares rappelant beaucoup ceux des PR100. Est repris de ces derniers également la baie frontale tridimensionnelle avec de minces fenestrons latéraux, mais cette fois le pare-brise court jusqu’au bas du véhicule pour la visibilité. Baptisés Urbus, Suburbus et Interbus, ils sont adaptés chacun à un type de service (urbain, suburbain, interurbain), comme… la gamme d’Iveco ou de Mercedes aujourd’hui entre bus standards, bus à haute puissance, et semi-autocars.

Des motos aussi !

La moto est l’un des tout premiers projets de Roger Tallon avec un modèle, baptisé « Le Taon », contraction de Ta(ll)on. C’est une 125 cm3, dont le design est commandé par Robert Fenwick, qui vient de racheter Derny Motors. Avec Fenwick est aussi imaginé un tracteur d’aéroport en 1957, pour Air France. Elle est présentée officiellement le 25 septembre 1956, et surprend par son… design, forcément !

Le Taon est en effet aérodynamique avec une selle et un moteur placé bas, et un combiné phare-réservoir d’un seul tenant. La moto n’en est pas moins pratique avec des protections pour les jambes, et des sacoches zippées sur les côtés. Avec ses amortisseurs, elle pouvait filer à 90 km/h en toute stabilité. Contrairement aux projets automobiles de Tallon, le Taon verra le jour. Mais pas longtemps : Derny Motors cesse ses activités en 1958, faute de réseau commercial. Dommage car côté design était déjà en cours d’élaboration une autre gamme de 250 cm3.

Et bien-sûr, des trains…

De Roger Tallon en revanche, on connaît les projets de transports en commun. Designer attitré de la SNCF et de projets réalisés par Alstom, il est l’homme derrière l’aménagement du TGV Atlantique, de l’Eurostar -dont il est l’auteur jusqu’au nom même!-, des rames Duplex, de la typographie des cartes SNCF et notamment celle du RER, du logo SNCF, ou encore des célèbres rames Corail qui furent les premières à mettre en avant le confort avec des banquettes dotées de plusieurs mousses aux densités variables.

Encore aujourd’hui, les Corail originaux circulent en France, de même que les EuroDuplex TGV, par centaines… Et sous terre à Paris, les rames MP89/MP05 d’Alstom des les lignes 1 et 14 du Métro doivent leur design… à Roger Tallon. Et quand on voit le sol des dernières rames mises en service sur le RER A -MI09-, ou le design intérieur du futur MP14 d’Alstom pour le Grand Paris, on remarque que les idées de Tallon y sont toujours. Le talent, c’est aussi la longévité. Chapeau l’artiste.

Source : Roger Tallon, le design en mouvement – Musée des Arts Décoratifs, 2016.