Le Nouvel Automobiliste
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Interview de Cyril Abiteboul, Directeur de Renault Sport F1

Interview de Cyril Abiteboul, Directeur de Renault Sport F1

Grand artisan du retour d’une écurie Renault en Formule 1, Cyril Abiteboul répond à nos questions alors que le nouvelle monoplace R.S.18 vient d’être présentée. Stratégie, performance, collaboration avec McLaren ou encore Formule E, sont dans la discussion. 

The Automobilist : Bonjour Monsieur Abiteboul. Alors que vous êtes à la tête de Renault Sport depuis 2014, comment décrivez-vous le chemin parcouru en 4 ans ?

Cyril Abiteboul : C’est quand même une évolution assez significative. Je n’aime pas trop parler de bilan mais je suis revenu à l’été 2014, on était motoriste et on perdait client après client, on avait une relation moribonde avec Red Bull, pas encore de stratégie très claire. Mais je suis précisément revenu avec un mandat : Carlos Ghosn m’a demandé de réfléchir avec Jérôme Stoll à l’évolution de notre engagement en Formule 1, l’année 2015 a été passée à analyser les différentes options et à construire un plan pour une feuille de route si Renault revenait en Formule 1 en tant qu’équipe complète, sachant que l’option de sortir complètement de la F1 était aussi ouverte. Et finalement, on a réussi à convaincre.

L’année 2015 a été une année charnière, difficile car il fallait aussi gérer en même temps la pression de la course, la pression du quotidien, et avoir de vraies questions fondamentales sur notre programme et comment on le faisait. Fin 2015, c’est une décision, majeure, qui a vu pour moi une renaissance de cette équipe Renault, mais aussi un redépart pour Viry-Châtillon, avec un transfert des activités de compétition client à Viry dans une seule et même grande famille entre F1, FE et compétition client. Donc voilà, j’ai une vraie satisfaction, à chaque fois que je vais à Viry-Châtillon, à comparer la situation à celle que j’ai connue en 2014 qui était celle d’une usine un peu paumée et qui maintenant est une usine qui a encore des défis, tout n’est pas fait, mais qui a une feuille de route et un horizon très clair.

TA : Puisqu’on parle d’horizon, quels sont les objectifs de cette saison 2018 ?

CA : On est sur des objectifs où on doit finir notre croissance. Il faut être à la taille critique pour être capable de se mesurer aux plus gros. Atteindre la maturité à la fin de cette année en préparation de la saison 2019. Et puis évidemment progresser, continuer de progresser car je ne peux pas uniquement me contenter de dire aux gens « attendez, on progresse, revenez en 2020 ». Il faut qu’on progresse, que ce soit visible en piste. On l’a fait en 2017, ça doit se poursuivre en 2018.

TA : L’arrivée d’une nouvelle écurie à motoriser, McLaren, ça modifie votre fonctionnement ? votre management ? Ou est-ce que cela ne change rien à l’époque où vous fournissiez vos moteurs à Toro Rosso ?

CA : On est motoriste depuis 40 ans, on fournit les plus grandes équipes et les plus grands pilotes depuis 40 ans et on très bien rodé dans cet exercice de fournir une nouvelle écurie. On sait le faire, on le fait très bien, très vite. Donc j’ai envie de dire que là-dessus, il n’y a pas d’émotion, pas de différence, d’une écurie à une autre. Après, soyons honnêtes, fournir McLaren avec son histoire, son palmarès, ses pilotes actuels, c’est un honneur. C’est encore plus de pression, mais on n’a pas de traitement différencié d’un client à l’autre. Pour nous, c’est la qualité du produit qui déjà et avant tout est conçu et destiné pour l’écurie usine Renault qui compte, et si ensuite ça fonctionne pour l’écurie Renault ça devrait fonctionner pour les écuries McLaren et Red Bull.

TA : Parlons châssis : la nouvelle réglementation impose la présence du halo, 7 kg, une résistance à des pressions jusqu’à 12 tonnes, autour du cockpit à l’avant. Est-ce plus difficile à gérer en aérodynamique ? Comment avec vous réussi à gérer à surmonter cela ? Ou est-ce que cela vous offre des opportunités ?

CA : Non, ça offre pas vraiment d’opportunité. On a fait pas mal de tests l’an dernier pour justement mesurer les turbulences engendrées car il est placé dans une zone un peu sensible pour le refroidissement moteur, pour l’entrée d’air et pour tout ce qui se passe à l’intérieur. Surtout que justement le packaging, l’installation et le refroidissement ont énormément évolué. Après, maintenant, le challenge principal pour nous est un enjeu de poids, au sens premier du terme. C’est un « device », une pièce qui n’est quand même pas très jolie visuellement ni très élégante sur le plan de la réalisation. Elle pèse beaucoup, il a fallu l’ajouter assez tardivement dans les voitures donc il a fallu faire un job d’intégration le plus propre possible. Et surtout trouver des solutions d’allègement de la voiture, sachant que ce sera un travail pour toute la saison.

TA : Tous les pilotes s’y sont adapté ?

CA : Je peux pas répondre, je pense qu’il y a un temps d’adaptation qui doit venir. Ils l’ont essayé, mais il faudra voir sur certains tracés. Par exemple, l’Eau Rouge, j’ai entendu que la montée, on la fait en nocturne ! Parce que comme le regard se vers l’horizon…

TA : …et que vers l’horizon il y a l’arceau, forcément ça masque !

CA : Voilà, donc on verra les feedbacks.

TA : Du côté du sponsoring, Le Coq Sportif vous a rejoint. On note la présence depuis l’an passé de RCI Bank, la filiale bancaire de Renault, mais aussi et toujours la présence d’Infiniti comme constructeur de l’Alliance Renault-Nissan, de même qu’à l’époque de Lotus-Renault il y avait Lada qui apparaissait sur les voitures. En termes de communication, c’est sans risque pour Renault ?

CA : Infiniti reste. Evidemment, c’est l’écurie Renault. Après, nous sommes extrêmement pragmatiques dans l’Alliance. Toutes les synergies pour partager des plateformes industrielles, des usines, mais également technologiques ou marketing car la F1 est une plateforme marketing, on peut partager entre différentes marques et c’est ce qu’on continuera de faire.

TA : N’est-ce pas, justement en termes de marketing, dommage que Nissan prenne la place de Renault en Formule E ?

CA : Non non, je pense que c’est encore une fois une opportunité d’utiliser la technologie là où elle est pour la marque qui en a besoin en fonction d’une stratégie donnée. Maintenant Renault est très mobilisé autour de ce projet F1, Nissan se cherchait un projet en sport automobile, en compétition, maintenant les choses sont claires, les enjeux sont clairs, les priorités sont claires.

TA : Merci beaucoup Monsieur Abiteboul. Nous vous donnons rendez-vous pour les essais à Barcelone où notre reporter Romain sera sur place.

Crédit photos : François M. – The Automobilist