Le Nouvel Automobiliste
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Il y a 25 ans fermait l’usine Renault de l’Île Seguin

1929-1992 : par un jeu de chiffres intervertis, voici les dates d’activité de la mythique usine Renault sur l’Île Seguin. Une usine gigantesque, l’une des plus modernes de son époque, mais aussi un bastion ouvrier, vestige d’une industrie automobile partout présente dans Paris et sa couronne. Le 31 mars 1992, les portes fermaient définitivement de cette usine dont la dernière production fut la Renault Express. Retour sur l’histoire de l’Île Seguin.

La fin d’une époque

Avant le 31 mars, il y a le 21 novembre 1989. C’est la date à laquelle la Direction de Renault annonce la fermeture prochaine de l’Île Seguin. Une décision redoutée, d’autant plus surprenante que des travaux venaient d’être faits pour moderniser les chaînes qui accueillaient la production de l’Express, sur base de SuperCinq. Des robots avaient été installés, à l’emboutissage, à la peinture et au masticage ainsi que pour la pose des pare-brise, de même que des balancelles, une première pour l’Île qui voyait les conditions de travail des ouvriers s’améliorer.

Malgré cela, le 27 mars 1992 à 11h30, sortait une anonyme Renault Express blanche. Les ouvriers le savaient, ils y étaient préparés : on leur avait dit que le signal de la fin de production serait la sortie, comme avant-dernier véhicule, d’une Supercinq rouge. Seuls 420 véhicules sortaient par jour, pour une usine qui, à son plus fort, sortait plus d’un millier de Renault quotidiennement. Avec la fin de carrière des R4 puis l’envoi des dernières Supercinq en Slovénie à Novo Mesto, la fin était inéluctable. Au-delà, c’est l’optimisation de l’entreprise, débutée sous la présidence Besse, qui en est la cause : la productivité était meilleure en Espagne (Valladolid) et même à Flins, et l’approvisionnement de l’usine rendu complexe par l’urbanisation environnante. Déjà, la réduction des surcapacités de production en Europe était dans l’air…

Plusieurs vidéos de l’INA permettent de revivre cette fin.

Naissance d’une usine

De cette île au milieu de la Seine, il n’y avait à l’origine pas grand chose. Un simple lieu de passage, sur la route de Paris à Versailles, avec à la Belle Epoque, des canotiers, des pêcheurs et un restaurant renommé, le Sarreste. Lorsque Louis Renault déploie son activité automobile à Boulogne, dès 1899, son premier problème est la taille de ses ateliers. Il les agrandit au fur et à mesure que sa production croît, mais, à chaque parcelle achetée, il doit faire avec l’opposition des Boulonnais. Le renchérissement des terrains, et pendant la Première Guerre Mondiale l’annexion de rues entières, rendent impopulaires l’industriel qui, lui, ne rêve que d’une grande usine moderne, à l’américaine.

Du côté de Boulogne, l’emprise Renault passe de 300 m² en 1898, 5 hectares en 1908, à 100 ha en 1930. En face de Boulogne, l’île Seguin n’apparaît pourtant pas un bon parti. Sous les eaux l’hiver, difficilement accessible, que faire d’un tel espace ? Renault acquiert quelques terrains à partir de 1919, hésitant à en faire un lieu de loisir et quelques jardins ouvriers sont installés. Mais dès 1923, la réserve foncière est surélevée afin d’être mise hors de danger des crues. Puis, en 1926, la décision est prise d’en faire une usine. Deux ponts sont construits : le pont Daydé et le pont Seibert, le premier achevé dès 1928. En 1933, l’ensemble est doté d’une centrale électrique.

Mais dès la fin 1929, l’usine est en service. Sa nef centrale fait 220 m de long, 20 m de large, avec une partie pour les voitures 4-cylindres, une autre pour les 6-cylindres. Une troisième ligne, plus en amont, est installée pour les 8-cylindres. Le 28 novembre 1929, la presse est invitée à découvrir les lieux. Louis Renault fait également visiter l’usine à son ennemi, André Citroën, qui surpris devant tant de modernité, décide de réédifier intégralement l’usine de Javel, pour l’arrivée de la Traction Avant. L’usine est du jamais-vu : plusieurs niveaux, totalement autonome, avec même une piste d’essai en sous-sol. Les premières voitures produites sont les Mona, Celta, Prima, Viva, Nerva et Reina… De Meudon à Boulogne, par-dessus la Seine, Renault produit tout, y compris des camions, bus, autorails, moteurs d’avion, et dispose aussi de ses bureaux d’études. La SAUR, pour Société Anonyme des Usines Renault, représente ainsi près de la moitié de la superficie de Boulogne.

63 ans de production automobile

Dans cette forteresse, chaque jour viennent travailler plus de 30 000 ouvriers. Les conditions sont rudes, les grèves fréquentes : 1936, 1947, 1968. L’usine se rattrape en étant l’une des premières à octroyer la troisième semaine de congés payés. Mais l’adage apparaît rapidement : quand Renault tousse, la France s’enrhume. Le pouds de l’industrie française bat à Billancourt, et quoi de plus normal pour une entreprise qui a fait de « L’Automobile de France » son slogan ?

Bombardée en 1942 et 43, l’usine Renault tant chérie par Louis Renault lui est fatale. A être précipitamment revenu des Etats-Unis pour protéger son usine sous l’Occupation, à avoir laissé faire les captures de résistants dans l’usine, il est accusé d’actes de collaboration, et meurt en prison, en 1944. Il laisse pourtant derrière lui notamment le projet 106, devenu la 4CV, développée en secret à Billancourt. La 4CV, cela va être la première grande production de masse de l’île Seguin, de 1946 à 1961, à plus de 1100 unités quotidiennes.

Après la 4CV, l’ïle Seguin embraye avec la R4, qui passe le million d’unités produites dès 1966. La production ne cessera qu’en 1987 sur place. En 1968 arrive la Renault 6, qui quittera la scène en 1979. C’est le début des incertitudes pour l’île Seguin, dont les installations, âgées, ne suivent plus les cadences de Flins ou de Sandouville. Avec la désindustrialisation de Boulogne, Seguin ne peut compter que sur la R4. Malgré des projets, de la Neutral de la CGT à Billancourt-2000 côté Direction, rien n’aboutit si ce n’est les travaux de modernisation évoqués. L’usine reçoit quelques Supercinq et l’Express, en derniers modèles.

André Citroën illuminait la Tour Eiffel, Louis Renault éclairait la Seine grâce à l’électricité produite par la centrale du bout de l’Ile.

L’histoire de l’Ile Seguin c’est aussi un certain nombre certain de modèles importants pour Renault fabriqués entre le Paquebot et le Trapèze durant une période qui court de la fin des années 20 au début des années 90.
Voici une grande partie de la production « séguiniste » en images .

Pour retracer cette histoire, encore une vidéo.

Renaissance musicale

Pendant ses 25 ans de sommeil, l’Île Seguin a été mise en jachère. C’est littéralement le cas, après la destruction des derniers bâtiments, au milieu des années 2000. Plusieurs projets furent lancés, sans qu’ils n’aboutissent, notamment celui d’une résidence artistique accueillant la collection d’art contemporain Pinault. Il fallut, pour l’Île, attendre le renouvellement urbain de l’ensemble du quartier de la rive de Boulogne, celui dit du Trapèze, d’où ont surgi de nombreux immeubles.

Un nouveau pont fut construit, en 2011, mais dans l’attente des travaux, Renault a réinvesti brièvement les lieux, en faisant un mini-centre d’essai pour ses véhicules électriques. Les essais des premiers Twizy, Kangoo Z.E et Fluence Z.E. y furent organisés, à l’ombre du Pavillon sur l’ile Seguin, qui commémore l’histoire insulaire notamment avec un modèle issu de la collection Renault Classic. Mais, depuis 2013, le centre d’essai Z.E. est fermé, et même Renault est parti du Trapèze, fermant sa dernière installation, le Square Com. Ne reste que le Siège, au 13/15 Quai Le Gallo, de l’autre côté du Pont de Sèvres, et plus récemment, le Studio Alpine et les bureaux de Digital Renault.

Pour autant, l’Île Seguin renaît. Après quatre ans de travaux, sur la pointe aval, s’apprête à voir le jour La Seine Musicale, qui sera inaugurée le 22 avril 2017. Issue d’un partenariat public-privé, ce projet de cité musicale habille d’un dôme vitré le bout de l’île. Il disposera de 2 salles, l’une de 4000 à 6000 places, l’autre de 1150, mais aussi de studios de répétition et d’enregistrement, de boutiques et restaurants, l’ensemble format 35 000 m² de béton aménagé sur plus de 230 m de long. Un projet d’envergure, peut-être pas autant que l’immense usine, mais symbole d’une époque. L’Île fut industrielle au XXe siècle ; elle s’apprête enfin à entrer dans le XXIe sous le versant culturel.

Terminons avec quelques images des 11,5 ha de l’Île Seguin.

Source : Ile Seguin, des Renault & des hommes, de J-L. Loubet, A. Michel N. Hatzfeld, éditions ETAI.