Le Nouvel Automobiliste
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Festival Automobile International 2018 : Rencontre avec Anne Asensio

C’est devenu une tradition et chaque année, à chaque Festival Automobile International, nous retrouvons la designer et membre du jury Anne Asensio pour quelques questions autour de l’exposition et plus largement du design. Après nos entretiens en 2016 et 2017, voici l’édition 2018.

The Automobilist : Bonjour Madame Asensio. Cette année, c’est la onzième exposition des concepts-cars. Qu’est-ce que cela vous évoque ?

Anne Asensio : Bonjour ! Eh oui, et je suis membre du jury depuis 11 ans aussi. Je me souviens, il y a 11 ans, on avait planté notre tente dans la cour des Invalides et on y était resté très peu de temps. Depuis, chaque année l’exposition s’agrandit, chaque année c’est de mieux en mieux et là où nous sommes aujourd’hui c’est clairement le meilleur endroit possible.

TA : Les choses évoluent dans le bon sens donc.

AA : Je fais beaucoup de cérémonies et de jury et celui du Festival est de le plus remarquable. C’est celui qui célèbre l’art de vivre, on dirait le luxe, moi je dirais plutôt l’art du détail, la symbiose étroite entre fait-main et industrie. C’est mon regard en tant que contributeur sur la partie design auto.

TA : Et justement sur cette partie design auto, comment définiriez-vous l’exposition 2018 ?

AA : Je vis dans le monde du détail au quotidien, et c’est une drogue. Clairement. Eh bien avec cette expo, c’est une drogue automobile qui est offerte au public, et la disposition des voitures l’amène à réfléchir sur l’automobile comme reflet de la société. Cela nous questionne sur ce que l’on fait. Au quotidien, l’automobile c’est beaucoup de contraintes, de technologie, de dépollution, de CO2, ça ne suscite pas l’imagination. Et pourtant le design, si.

TA : Votre voiture préférée de l’exposition ?

AA : La Maybach électrique.

TA : Pourquoi ?

AA : Parce qu’on n’excuse pas d’avoir du style.

TA : Vous êtes vice-présidente design experience de Dassault Systèmes et pour la troisième fois votre entreprise est présente à l’exposition. Qu’y montrez-vous ?

AA : On expose HoloOak avec Ligier. En 2013 on avait déjà eu un partenariat avec Ligier avec une sculpture Costa sur la n°45 OnrOak de Jacques Nicolet. Cinq ans plus tard, avec HoloOak, on continue notre chemin ensemble et maintenant le design se saisit du physique mais aussi du virtuel. Et HoloOak c’est une expérience interactive, immersive et collaborative développé par Dassault Systèmes.

TA : J’ai du mal à saisir le rapport avec une monoplace Ligier…

AA : On le voit, la course automobile se démocratise, et une P4 comme cette Ligier devient plus accessible qu’avant. Eh bien l’idée c’est que demain, la démocratisation passera plus que jamais par le virtuel mais pour ça, on ne veut pas faire que du simulateur. On veut faire du cognited augmented design, c’est-à-dire un système ouvert à l’interprétation humaine, qui redonne sa place à l’homme… Pour ces voitures de sport on pourrait dire que ça remet l’homme dans la course !

TA : Je vais être trivial mais en quoi est-ce différent d’un Gran Turismo qui se jouerait avec un casque de réalité virtuelle ?

AA : Cela n’a rien à voir. On convoque les technologies de design mais aussi les savoir-faire de l’ingénierie pour pouvoir augmenter la cognition, par la technologie, sans automatisation de l’univers autour de soi. C’est retrouver l’essence même de l’automobile, l’auto-nomie [en séparant bien les deux parties du terme, NDLA]

TA : Vous ne voyez pas d’un bon œil l’émergence des technologies de conduite autonome ?

AA : L’idée c’est que c’est un manifeste pour ne pas réduire l’automobile à des bus, ou à des contenants à passagers pour être clair. L’autonomie, c’est la liberté. La liberté de se saisir des objets technologies avec la possibilité de faire des créations, c’est quand même bien plus qu’une vision simpliste de l’automatisation de notre vie ou de notre société !

TA : Hélas, on en prend le chemin, vous ne trouvez pas ? La standardisation du marché, la recherche du moins-disant à chaque moment…

AA : Mais la messe n’est pas dite ! Je comprends votre raisonnement et effectivement, si on suit un raisonnement purement logique, tout ramène à une voiture autonome et partageable sans âme. Mais c’est là où l’on se trompe. Et les designers sont comme les artistes, ils sont toujours là. Je me souviens encore de l’arrivée des ordinateurs dans les studios, certains pensaient que ça allait brider la créativité, mais pas du tout ! On fait des prouesses de création avec. Via les outils de Dassault que je cherche à rendre accessibles, on refuse l’asservissement à la technologie. C’est le respect de l’autonomie humaine que l’on poursuit, même si l’on augmente, partout et à chaque instant, le champ des possibles. C’est un combat qui se joue, un combat de l’équilibre, entre l’humain et le numérique.

TA : Va-t-on vers des designs guidés par l’intelligence artificielle alors ?

AA : Le mot est connu, Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Ce qui fait le sel de la vie c’est l’imprévisible, or un algorithme c’est tout l’inverse, ce n’est que du prévisible. D’ailleurs, vous le savez : le visage parfait créé en algorithme, il est moche ! Donc maintenant l’objectif, c’est d’entrer en résistance contre tout ça !

TA : Reste le nerf de la guerre, et l’argent pousse à l’automatisation de plus en plus de tâches.

AA : Mais le business peut aller dans notre démarche. Aujourd’hui si vous voulez être pilote, vous pouvez y arriver si vous avez de l’argent. Si demain avec Ligier réussit à se développer, alors tout le monde pourra courir. Le design rend accessible les choses, ici c’est la course automobile, or avoir une capacité virtuelle d’entraînement permet d’entrer dans le radar du monde de la course. Pour le dire autrement : aujourd’hui être pilote c’est un cercle fermé : il faut avoir de l’argent, qui permet d’avoir de l’expérience, ce qui permet de continuer. Si pas d’expérience ou pas d’argent, aucune entrée. Le simulateur, c’est une ouverture pour rendre accessible la course. Et ça donne une expérience vécue, une immersion dans l’inconnu qui est formatrice. Ça c’est un business model nouveau. Si on rend simple ce qui est compliqué, alors on imposera notre modèle. Je dirais même : c’est toute l’histoire de l’automobile !

TA : En effet, la Ford T a amené la démocratisation mais c’était grâce à la standardisation…

AA : Oui mais ça c’est parce que le véritable essor de l’automobile se fait quand elle est structurée. Tous les grands groupes sont ainsi. Le design, lui, est différent car il arrive à un moment de transition : la focale technologique nous ouvre des portes plus qu’elle n’en ferme. Je vous le dis : le design va prendre sa revanche.

TA : Espérons-le ! Merci, Madame Asensio.

Crédit photos : François B. et François M. – The Automobilists