Le Nouvel Automobiliste
Trabant 601 Universal

Essai ostalgie : Trabant 601 Universal

C’est au détour d’un dimanche ensoleillé que j’ai croisé cette Trabant Universal (petit nom du break) : elle stationnait parmi une trentaine de futures (et désormais) bannies par la triste municipalité parisienne, paraît-il socialiste. Son propriétaire manifestait sa désapprobation envers la politique de l’édile de Paris. Restait à le trouver au milieu des gens. Il a fini par s’approcher de sa voiture. On discute, le deal est conclus : nous voici quelques mois plus tard à nous retrouver autour de cette superbe Trabant 601. Le temps pour nous de retourner à Berlin pour s’acheter un couvre-chef de VoPo. C’est parti pour un essai riche en ostalgie.

Tour du propriétaire ou plutôt de sa Trabant

L’exemplaire en question date de 1977. Il aurait pu être de 1983, 1984 ou même 1989 : comme on l’a vu, la voiture n’ayant quasiment pas évolué au fil des années.

On retrouve donc une ligne très marquée dans la décennie 60 : des projecteurs ronds débordant des ailes avant, des flancs assez lisses et tendus, quelques rondeurs. Pour un peu, de face ou de ¾ avant, on y verrait une Peugeot 404 en modèle réduit… et mal reproduit. Le style de l’époque, tout simplement. Et en parlant de taille, il faut bien avouer que les proportions de la voiture sautent immédiatement aux yeux : mon mètre 69 paraît soudainement grand à côté des menues dimensions de la Trabant. 3,56 m de long, à peine 1,50 m de large et 1,47 m de haut, on a affaire à une voiture de dimensions comparables à celles d’une Peugeot 108. Enfin presque : si la petite lionne lui rend 9 cm en longueur, elle affiche 11 cm de plus en largeur. Dans le parc automobile actuel, les dimensions de la Trabant détonnent. Comme si l’on avait voulu dessiner une « vraie » voiture à l’échelle 4/5.

Break bleu ciel, cette Trabant 601 évoque irrémédiablement l’exemplaire du film Good Bye Lenin!, et, bien qu’issue du nuancier du constructeur, cette teinte n’est pas celle d’origine, en l’occurrence un gris-beige associé à un pavillon coloré. Notre pimpante Trabant jouit d’un capital de sympathie fort conséquent et à double titre. D’une part, en bonne auto populaire, elle ne suscite aucun regard aigri, bien au contraire. D’autre part, incarnant les symboles de la RDA et de la chute du Mur, de nombreuses personnes la reconnaissent. A chaque fois que la voiture était stationnée, elle agissait comme un aimant à curieux, dégainant leurs Smartphones pour immortaliser la bête. Les gens la regardent, les conversations s’engagent, une passante finit même par demander : « elle a encore le droit de rouler ? », avant d’ajouter : « elle est vraiment folle, hidalgo ! ». Il faut croire que la vérité sort toujours de la bouche de cet échantillon représentatif !

Faisons le tour de la voiture : côté de caisse de gauche… rien. Côté de caisse de droite… rien non plus. Pas plus à l’arrière. Mais où est passé l’orifice de remplissage de carburant ? Suffit de soulever le capot ! Plutôt original. De plus, le montage du réservoir « au-dessus » du moteur permet de se passer de pompe à carburant. Pour la propagande, on va dire que Sachsenring a trouvé là le moyen idéal d’éviter le scandale des Ford Pinto de l’impérialiste Yankee, lesquelles prenaient feu en cas de choc arrière avec leur réservoir exposé à outrance ! Une nouvelle victoire du prolétariat face à l’oppresseur capitaliste. Et la languette en plastique ? Le propriétaire nous explique que les Trabant n’ont pas de jauge à carburant au tableau de bord : c’est donc en plongeant cette languette graduée que l’on peut savoir ce qu’il reste. Du coup, pour éviter la panne sèche, un curseur au tableau de bord permet de basculer sur la réserve. On peut aussi couper l’arrivée de carburant par ce biais. C’est d’ailleurs nécessaire moteur éteint, pour éviter les fuites. Ca fait donc partie du cérémonial de la Trabant : ne pas oublier de rouvrir la vanne au démarrage sous peine de faire tousser la voiture au bout de quelques mètres. La consigne est claire, elle est bien passée à l’équipe. C’est une des rares précautions d’usage de la voiture, d’ailleurs, très simple d’utilisation une fois que l’on a appréhendé sa commande de boîte de vitesses.

Côté équipements, la voiture est richement dotée, jugez plutôt : pare-brise dégivrant, toit ouvrant et vitres électriques, infotainment à écran tactile, lecteur MP3, xénons, sellerie en cuir et Alcantara. Je referme la Mondeo pour monter dans la Trabant. Bon, forcément, c’est pas Byzance à bord mais vous avez tout de même… je cherche… Bon, pas grand chose, en fait. Même la radio d’origine n’est plus là ! Nous faisons une première promenade en tant que passagers : c’est le genre de moment où vous remerciez votre patrimoine génétique. En effet, du haut de ma taille napoléonienne, je suis nettement mieux loti que les autres, à commencer par le propriétaire qui a le mauvais goût d’être grand.

L’ami Arnaud aussi, nous accompagnant sur la banquette arrière. Vous remarquerez sans doute les ceintures de sécurité à cet endroit : c’est une modification qui n’a jamais été proposée au catalogue de la Trabant. Le propriétaire n’envisageant pas de faire voyager ses enfants sans moyen de retenue, une R5 a ainsi fait don de ses organes pour les progrès de la condition humaine. A l’arrière, le hayon (doté de vérins d’origine marqués du sceau de la République Démocratique Allemande, emphase sur « démocratique ») découvre un espace de chargement plutôt honnête que l’on peut agrandir en deux mouvements grâce à la banquette rabattable.

Fahrer aller Länder, vereinigt Euch !

Le propriétaire m’invite à prendre le volant : la position de conduite est curieuse. Passons sur l’amplitude de réglage limitée du siège, on se retrouve avec un pédalier qui penche fortement à droite. J’imagine que Honecker et Mielke l’avaient mis sur écoute… La zone de gauche est largement entravée par le passage de roue, vous conduirez donc avec les jambes en biais. On s’y fait vite.

Je démarre, le propriétaire me regarde avec insistance : « tu n’as rien oublié ? », me lance-t-il. Je me sens bête. D’autant plus que mes synapses refusent de coopérer en ne me livrant aucune réponse. Arnaud et Romuald en rient. Marche arrière puis première, faciles à engager avec la commande au guidage finalement assez précis, seconde, je ramène le levier vers moi, troisième, la voiture tousse : je freine, enfin, je ralentis, vu la vigueur des freins. « Tu as oublié d’ouvrir la vanne du carburant ! » : dire que j’avais relevé le détail lors de la présentation statique… Je roulais donc avec le peu de carburant qui restait dans le circuit : au moins, on ne m’accusera pas d’intelligence. Moteur, action, on la refait : la direction, non assistée est pourtant légère. Il faut dire que le bicylindre est loin d’être gros. Et le compartiment moteur ne s’embarrasse pas d’une grosse traverse pour le choc piéton, d’une absorption voie basse, d’un compresseur de clim ou de calculateurs divers : on est dans une voiture du prolétariat du début des années 60.

Les plus gros trucs que vous verrez sous le capot sont les conduits de chauffage : pas de fluide caloporteur, juste une arrivée d’air au niveau de la calandre et une autre dans l’environnement du moteur… Je vous laisse imaginer l’odeur qui va avec. Quant au bruit, c’est une sonorité relativement aigüe et pas particulièrement mélodieuse dont une bonne partie émane de l’échappement. Celui-ci vous recrache à peu près tout ce qu’il peut pour vous faire perdre quelques années d’espérance de vie : la RDA avait cessé de comptabiliser les suicides, pour éviter d’afficher un bilan désastreux. La Trabant écourtait les vies à sa manière. « Ce n’est que de l’essence et de l’huile » nous répond sarcastiquement le propriétaire. Sans rancune, Greenpeace. On se rattrapera en chargeant nos voitures électriques sur une centrale à charbon.

Pour le reste, les suspensions font ce qu’elles peuvent : ressorts à lames transversales à l’avant pour faire office de semi-indépendance aux roues, idem à l’arrière, du moins jusqu’en 1987 où des ressorts hélicoïdaux sont apparus : meilleure tenue de route pour aborder die Wende [le tournant] ? Notre modèle 77 n’a pas trop de vague à lames : ça tressaute gentiment plus que ça ne chaloupe. Le bicylindre vibre copieusement et le frêle rétroviseur transmet une image parkinsonienne du paysage qui défile ; et qui défile relativement vite. Avec 26 ch pour 650 kg, la Trabant est finalement assez alerte. Entre la position de conduite, le moteur, le format de la voiture, le bruit, l’odeur, le travailleur allemand, monsieur, il en avait marre et on le comprend. Dès que la parité entre les Ostmark et ceux de l’Ouest est entrée en vigueur, les véhicules d’occasion de la RFA ont inondé les routes de la RDA. Et plus personne n’a voulu de la Trabant, même modernisée avec son bloc VW.

Trabant 601 Universal

En bonne ancienne, le plaisir de conduire cette Trabant est ailleurs, à moins qu’il ne soit ici, dans toutes ces imperfections et autres archaïsmes. Ajoutez à cela le symbole fort qu’elle dégage et vous obtenez un cocktail assez unique : moteur deux temps, carrosserie en Duroplast, Ostalgie ET Wind Of Change à la fois. La Trabant 601 n’est pas qu’une voiture populaire d’un temps révolu, c’est un morceau d’Histoire. Et un sacré souvenir pour nous.

Merci à Frédéric, son propriétaire, pour sa gentillesse et son temps.