Le Nouvel Automobiliste
Le Nouvel Automobiliste

Entretien avec Jean Ragnotti : l’éternelle jeunesse

Il est parmi les pilotes automobiles les plus célèbres de France. Son sourire, ses donuts, sa bonhomie et son talent s’ajoutent à une carrière exceptionnellement longue pour faire de lui un pilote extrêmement populaire : nous parlons bien-sûr de Jean Ragnotti.

Alors que l’an passé, à la fin du mois d’août, il célébrait ses 70 ans à Lohéac à l’occasion de l’épreuve de rallye cross, nous avons rencontré récemment Jean Ragnotti pour qu’il nous parle de lui mais aussi de ce qu’il pense du rallye et de l’automobile d’aujourd’hui. Attachez vos ceintures pour cette interview !

The Automobilist : Bonjour Monsieur Ragnotti. Il y a peu, vous avez participé à un mini-film avec la Renault R.S.01, où vous teniez le rôle de la brigade autoroutière. Comment était-ce ?

Jean Ragnotti : Bonjour ! La R.S.01 Interceptor, c’est Renault Sport qui est venu me proposer ce petit rôle. Ça leur arrive de faire des trucs marrants, et je pense qu’ils n’ont pas calculé l’impact de ce film, car c’est un grand succès, à plus d’un million de vues sur internet. Moi ce que j’ai bien aimé, c’est le côté clin d’œil qui rend Renault sympathique, avec le jeune pilote au volant ! [Rires] C’était bien, une partie du tournage s’est faite sur un parking d’autoroute et le reste en roulage sur une bretelle de 4 km qui était en travaux.

TA : Ce n’est pas la première fois que vous jouez les pilotes à l’écran pour Renault ?

Jean Ragnotti : J’avais fait un film sur l’Alpine A110-50 oui, en clin d’œil au passé avec l’A110 de rallye. Ç’avait été aussi un grand succès, mais moins rapide, on a dû atteindre le million de vues en 3 ans.

TA : Quelle votre Renault préférée ?

Jean Ragnotti : J’ai eu plein de voitures de « service » chez Renault. J’ai eu de la chance, ou peut-être pas ! En tout cas je n’ai jamais eu de problème de fiabilité. J’ai beaucoup aimé ma R25, j’ai aussi eu une Safrane, des Espace, des Mégane… Dans les 5 ou 10 dernières années, la Laguna avec 4Control m’a plu aussi, et aujourd’hui j’ai un Captur Helly Hansen. Je les garde un an, un an et demi parfois.

TA : Ce n’est pas un « choc » que de conduire des voitures si peu sportives quand on est rallyman ?

Jean Ragnotti : Je n’ai jamais été un malade de vitesse pure, je n’ai jamais recherché la sportivité maximale. Dans la vie de tous les jours, je ne vais pas vite, et si je suis au-dessus de la limitation, je suis rarement attrapé sauf une fois, sournoisement… Et si jamais on m’arrête, la maréchaussée repart avec un autographe, car je suis poli et ma cote reste sympathique.

TA : Fin 95, vous quittez les rallyes car vous trouvez que les courses sont devenues moins intéressantes. Que diriez-vous en 2016, que ça évolué en s’améliorant ?

Jean Ragnotti : En rallye, autant le dire, ça a mal évolué. Ça a trop évolué, et trop vite. L’ambiance avec les riverains, entre les équipes, était très différente avant. De mon temps, la reconnaissance durait une semaine, aujourd’hui c’est seulement 3 jours. Vous n’avez plus le temps de sentir le pays, les gens… Moi, courir dans ces conditions, ça ne m’aurait pas emballé.

Les voitures étaient plus puissantes, et plus dures à conduire. Quand Sébastien, Loeb ou Ogier d’ailleurs, m’en parlent, ils me disent : « tu verrais, ça te plairait ». Sauf que le défi n’est plus le même : le plus dur aujourd’hui, c’est de gratter le dernier dixième de seconde, sur un Monte Carl’ qui fait 51 km à raison de 5 ou 6 spéciales maximum par jour. A mon époque, c’était jusqu’à 114/115 km en moyenne, pour 10 à 15 spéciales par jour. Au RAC, on en avait 70 sur les 3 jours de course ! Aujourd’hui, certes ils ont les 4 roues motrices, mais ils n’ont que 2 roues de secours, et plus d’assistance en course : niveau sécurité, c’est moyen, parce qu’ils sont obligés parfois de continuer avec des organes cassés comme le triangle avant. Avec l’assistance, ça se passerait autrement et ce serait mieux.

TA : Le rallye serait-il une discipline menacée alors, par son manque de médiatisation ?

Jean Ragnotti : Ce qui peut tuer le rallye, c’est une sortie de route mortelle. Tant que ce ne sont que des blessés, sans mort derrière, ça va. C’est malheureux, évidemment, mais un gros « carton » en revanche remettrait tout en question. Il y en a eu par le passé, ça a donné lieu à des arrangements.

TA : Vous pensez aux années 80 et au Groupe B ?

Jean Ragnotti : Oui. A cette époque, je courais sur R5 Turbo et ça marchait bien ! On était à 350 ch, sur une 2 roues-motrices, ultra légère… Elle était plus rapide sur l’asphalte que ses concurrentes, c’est son poids léger qui était la raison pour laquelle elle marchait ! On arrivait à concurrencer les Peugeot 205 à 430 ch, Lancia S4 à 480 ch, même les Audi Quattro qui vers la fin avaient jusqu’à 600 ch… En revanche, sur la terre, on était tout de suite 4e, 5e, on ne pouvait plus lutter.

C’était une époque de folie. Le public était partout, directement sur la route comme dans le Tour de France. Aujourd’hui c’est interdit, la sécurité a été renforcée, car l’organisateur sera le premier jugé en cas de pépin.

Cela dit, même sans crash, le rallye est une discipline qui n’évolue pas dans le bon sens. Prenez une épreuve comme la Grèce : on faisait tout le pays avant ! A part Monte Carlo, qui a su lutter même si parfois il disparaît du calendrier WRC ce qui est un comble, le rallye est aujourd’hui trop concentré en villes pour chercher le public. Le Tour de Corse, ce n’est plus le Tour de Corse, c’est le Tour d’Ajaccio certaines années. Et puis il y a les courses dans les parcs et les stades. Alors que pour les passionnés, en dehors des villes, c’est mieux.

TA : Il y a peut-être aussi l’aspect business du sport qui a pris trop de place aujourd’hui ?

Jean Ragnotti : Oui, bien-sûr, mais ce n’est pas ma principale critique. Le business en sport, on en a aussi besoin.

TA : Et sur circuit ?

Jean Ragnotti : Sur circuit, ça a évolué assez peu au final. En dehors de la partie technique, les bagarres sont identiques entre super bons pilotes. Ce sont des pilotes qui auraient déjà pu gagner dans les années 70 avec les voitures de l’époque, voire face à un Fangio. De même qu’un Fangio aujourd’hui pourrait conduire les bolides de piste, et aurait pu lutter contre un Vettel ou un Schumi, et vice-versa. Pourquoi ? Parce qu’ils sont bons et adaptés à leur période. De même, je ne dis pas que Loeb aurait été meilleur qu’un autre rallyman, mais voir la bagarre aurait été sympa. C’est l’électronique et l’aérodynamique qui ont le plus évolué.

TA : Plus largement, qu’est-ce que vous pensez du sport automobile d’aujourd’hui ?

Jean Ragnotti : Il y a plusieurs tendances qui se dessinent. L’électrique d’abord, j’ai vu deux e-Prix, et les bagarres entre pilotes sont belles. Il manque les bruits de moteur, et c’est tout ! Je ne suis pas un ennemi de ces courses-là. En-dessous de la Formule E, en 2016, les autres catégories électriques sont moins passionnantes.

Ensuite, en championnat, les courses sur circuit de F1 et F3 sont bien, de belles courses avec des évolutions d’aéro notamment qui font qu’elles se parcourent 3 ou 4 secondes plus vite qu’il y a 10/15 ans, mais avec les mêmes combats. Cela n’a pas spécialement mal évolué.

Et enfin il y a le rallye où je suis beaucoup plus critique, comme je l’ai déjà dit : trop concentré en villes, des spéciales trop courtes, des rallyes pas assez longs, un règlement dangereux où on roule deux spéciales avec le même train de pneus, et plus d’épreuves de nuit ce qui est triste car c’était une ambiance magique pour le public qui faisait des feux sur les bords de route… Et toujours la sécurité : les équipages font 2 spéciales avec le même train de pneus, et si les conditions climatiques changent entre temps, ils doivent partir avec des pneus panachés par exemple au Monte Carlo selon la neige. Ce n’est pas optimal…

TA : Hors technique, les évolutions sont donc plutôt douces et réglementaires ?

Jean Ragnotti : Tout évolue doucement oui. Mais il ne faut pas oublier qu’à l’époque le sport auto était bien moins cher. Dans les années 60, 70, 80… jusqu’en 85, max, on avait entre 30 et 35 pilotes officiels, dont seuls 20 prétendants à la victoire. Aujourd’hui, en rallye, combien de pilotes officiels peuvent gagner : 2 ? La course à la victoire a aussi trop distancé les professionnels des individuels. Une boîte de vitesses aujourd’hui, ça coûte 250 000 € ! Une voiture de WRC, c’est au total 800 000 €. L’électronique aussi coûte une fortune.

TA : Il y a par conséquent beaucoup moins de constructeurs différents au départ des courses.

Jean Ragnotti : Et voilà, car il y avait aussi plus de participants avant. Autobianchi, Saab, Skoda qui ne gagnait jamais comme les Russes ou les Trabant qui venaient pour faire 1 place de temps en temps, mais c’était aussi le sel de la course. Lancia dominait la compétition. Dans les années 70, on avait 300 pilotes au départ, dont 35 officiels, seulement. Tout le reste, c’étaient des amateurs.

TA : Vous dites que l’année 85 a changé les choses ?

Jean Ragnotti : Oui, c’est en 85 que les choses ont changé. Le coût a obligé les constructeurs à choisir, parce qu’ils faisaient aussi plus de compétitions avant, et partout. Le seul à garder cette spécificité, c’est Ford qui garde un pied un peu partout, en rallye, en endurance, en monoplace… Allez, désolé ça fait ancien combattant que de dire ça ! Dans le fond, ça reste intéressant le rallye, mais quand même moins quand il n’y a plus que 4 constructeurs engagés pour 5, 6 pilotes maximum aux avant-postes.

TA : Quelle est la dernière Renault de sport que vous avez pilotée ?

Jean Ragnotti : J’ai découvert en octobre de l’an dernier à Jerez la R.S.01. J’ai fini 9e sur 14 participants. Rouler vite, c’est bien mais il faut se laisser du temps pour progresser. La R.S.01 est la dernière que j’ai conduite mais c’est un véhicule assez extraordinaire, avec un rapport prix/performance très bon, fiable et relativement facile à conduire. Je la mettrais dans mes préférées d’aujourd’hui !

TA : Vous retournez souvent sur circuit ?

Jean Ragnotti : Non, et ça ne me manque plus. Dans les années 80, je repassais par le Castellet exprès pour essayer des F1 avec Gérard Larousse. A 70 ans, je suis moins motivé pour tout conduire ce qui existe.

TA : Hors R.S.01 aujourd’hui, quelles voitures vous ont marqué dans votre carrière ?

Jean Ragnotti : Pour apprendre à piloter, il y en a trois qui m’ont marqué : la R8 Gord, l’A110 et la R5 Groupe 2. Celle-là, physiquement elle était dure, elle a un autobloquant sans assistance de direction. La R5, je dis bravo, pour les résultats qu’elle a eus et pour le top plaisir que j’ai eu à son volant. La 5 Turbo, très bonne aussi, mais celle de 81 avait un trop gros temps de réponse moteur. Celle de 82 était plus facile à conduire malgré une perte de puissance. Celle de 83 en Groupe B, les pneus étaient différents d’avant, ce n’était pas une grande année. Celle de 84 et surtout celle de 85, la Maxi 5, celle-là est dans mes meilleurs souvenirs. J’ai encore fait des milliers de km après avec, et des milliers de 360° !

TA : Finalement la meilleure période, c’est la fin des années 80 ?

Jean Ragnotti : La période où je me suis régalé, c’est la Clio Groupe A de 91 à 95. Avec, j’ai eu des super résultats [champion de France 91 et 94, ndlr) !

TA : Donc si on devait définir un top 3 de vos meilleures Renault de compétition, ce seraient… ?

Jean Ragnotti : En 1, la Maxi 5 ; en 2, la Clio ; en 3, ex-aequo la R8 Gordini et l’A110. Et j’ajoute aussi la 11 Turbo, pas pour son bruit mais pour son efficacité. Elle était aux limites des 4 roues motrices, avec seulement 2 roues motrices ! Beaucoup de couple, et surtout un châssis incroyable.

TA : Est-ce que ce sont des performances ou un plaisir de conduite qu’on peut retrouver aujourd’hui ? Par exemple avec une Mégane GT en 4 roues directrices ? Ou l’électronique a trop aseptisé la conduite ?

Jean Ragnotti : La Mégane GT, je n’ai pas fait assez de roulage avec, seulement au Mans sur le circuit Bugatti pour l’instant. Pour une voiture de série à tester, un circuit c’est pas l’idéal, une route étroite ce serait mieux. Quand la Mégane R.S. arrivera, ce sera une voiture très intéressante en tout cas, même si je regrette parfois la course à la facilité et aux aides à conduite. A chaque démonstration par exemple, j’enlève au moins l’ESP !

TA : Vous n’êtes donc pas du genre à attendre la voiture autonome de pied ferme…

Jean Ragnotti : C’est sûr qu’avec une voiture sans pilote, je serai très triste. Après, je ne dis pas la technologie est mauvaise : c’est bon au quotidien d’avoir de l’électronique comme l’ESP, mais pas pour s’amuser. La voiture autonome, j’espère que ce sera le plus tard possible !

TA : Est-ce que ça ne correspond pas plus largement à un changement de société, qui recherche l’absence de risque et qui veut tout contrôler ?

Jean Ragnotti : Quand je leur en parle, les gendarmes me disent « heureusement, avec les contrôles il y a moins de morts ». Mais moi je leur dis : « les gars, enlevez vos ceintures, vos airbags, etc. et la mortalité va remonter instantanément ! » On ne félicite pas assez les constructeurs pour la sécurité embarquée. Jusqu’en 74, il n’y avait pas ceinture à bord. Et aujourd’hui, si l’on met entre les mains des conducteurs les mêmes voitures que dans les années 70, règles ou pas règles, on remonte à 3000, 4000 morts, tout de suite !

TA : Aujourd’hui vous êtes ambassadeur Renault, n’est-ce pas ?

Jean Ragnotti : Oui, comme Alain [Prost, ndlr] est ambassadeur de Renault en F1 et pour le haut-de-gamme, moi je suis là pour tout le reste, pour la gamme de Renault Sport, la compétition et les concessions, à un niveau en-dessous. Mais attention, même s’il ne l’a jamais fait, si Carlos Ghosn m’avait proposé le poste d’Alain, j’aurais dit non !

TA : Et maintenant M. Ragnotti, qu’est-ce qui vous attend ?

Jean Ragnotti : J’ai négocié avec Renault de finir la saison avec Epoq’Auto mi-novembre cette année. Avant cela, j’ai quelques vacances au printemps, j’aurai participé à Goodwood, au Mans Classic, et il y a ouvertures de rallyes au programme aussi. Le rallye d’Epernay notamment, pour se réhabituer au Champagne, et puis pas mal d’opérations chez des concessionnaires aussi.

TA : Préférez-vous le Mans Classic ou Goodwood ? Peut-on d’ailleurs le comparer ?

JR : Ce n’est pas vraiment comparable. Le Mans Classic c’est bien avec une vraie course, mais Goodwood, c’est une démonstration et c’est extra, c’est ouvert des premières voitures jusqu’aux dernières Formule 1. J’y suis allé avec la Maxi 5, et aussi l’Espace F1 : même s’il n’aimait pas les virages, entendre son V10 3,5 l là-bas, c’était superbe ! Ce sont toujours de beaux souvenirs. Et pour le plaisir du public, les deux se valent. Ce sont vraiment de très beaux moments.

TA : Merci, M. Ragnotti pour cet entretien.

Crédit photos : Fabien Legrand et Julien Huet – The Automobilist ; Renault.