Le Nouvel Automobiliste
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Citroën Héritage : une vente aux enchères qui interroge

Dimanche 10 décembre, 14h30 à Aulnay-sous-Bois, 65 modèles de la collection Citroën Héritage seront mis en vente. Une telle annonce n’est pas anodine : constructeur bientôt centenaire, Citroën est aujourd’hui parmi les marques automobiles les plus collectionnées au monde. Nombre de ses modèles sont devenus de véritables icônes planétaires, telles la Traction, la 2CV, le Type H ou encore la DS. Alors que Linda Jackson nous annonçait récemment la réflexion engagée sur la création d’un musée Citroën, c’est plus que surpris que nous avons donc appris que la division en charge du patrimoine, Citroën Héritage, allait procéder à une vente aux enchères d’environ un septième de son fonds -qui serait de plus de 400 modèles. Entre description, explication et pistes de réflexions, notre analyse sur cette vente qui interroge autant les passionnés que les défenseurs du patrimoine.

Une vente qui n’impacterait pas le fonds patrimonial

L’annonce a fait l’effet d’un choc, et le soufflé ne retombera probablement qu’une fois la vente passée. D’abord révélé le 6 novembre au soir par le groupe de presse LVA, c’est par un communiqué de presse de l’Aventure Peugeot Citroën DS envoyé le lendemain que la confirmation eut lieu : le fonds du Conservatoire d’Aulnay déménagent à Poissy et, à cette occasion, voient Citroën Héritage vendre 65 voitures « qui dorment dans les réserves », ainsi que 90 lots d’automobilias, des archives diverses. Les tarifs de départ ne sont pas encore détaillés : tout juste sait-on qu’ils vont de 1.000 à 20.000 €, sans prix de réserve.

L’annonce se veut rassurante : « il ne s’agit pas de se séparer de modèles uniques (…) mais bien des modèles qui existent en plusieurs exemplaires ou encore des modèles d’exposition (…) qui ne peuvent être exposés au Conservatoire ». Les véhicules proposés vont des modèles d’avant-guerre aux études Sbarro en passant par des youngtimers à très fiable kilométrage. Charge à la maison de ventes Leclere Motorcars de faire partir ces lots « aux amoureux de la marque aux chevrons », des acquéreurs qui seront invités au passage à devenir membres.

En marge de la vente, on apprend que le déménagement du Conservatoire Citroën commence. Il quitte Aulnay-sous-Bois pour Poissy, ce pour rassembler les sites de l’Aventure Peugeot Citroën DS qui y possède la collection CAAPY. Il faut peut-être, aussi, y lire la fin de toute implantation de PSA à Aulnay, l’usine ayant fermé en 2014 et le Conservatoire en étant l’ultime présence encore active.

Des modèles conventionnels dispersés

Le catalogue de la vente ne sera officiellement communiqué que le 20 novembre, mais les détails des modèles ont déjà largement fuité notamment sur les réseaux sociaux. La liste va des C4 berline et Rosalie de l’entre-deux-guerre à restaurer, jusqu’à une C-Elysée WTCC, en passant par des GS, une Visa et une Ami6, des Mehari 4×4 (3 exemplaires), une ZX Reflex 1.9d,, des Xsara essence et diesel, et même deux récents C4 Cactus à boîte BMP6. Jusque là, pas vraiment de quoi se relever la nuit, il est vrai.

Entre les lignes, on découvre la présence d’une Xantia Activa V6, d’une C5 V6, ou encore de deux XM du même moteur. Elles font partie de l’histoire de la marque avec la suspension Hydractive et sont ici dans des configurations peu courantes : la Xantia a seulement 1500 km au compteur, et l’une des XM a été la voiture de Roger Hanin. On peut ne pas y être réceptif, de même qu’on peut être indifférent devant une AX électrique, une BX GTi d’origine espagnole ou encore les DS 3 dont l’une est à l’effigie de l’OM.

…mais aussi des modèles rares ou uniques

Seulement ce n’est pas tout. Parmi les raretés, il y a une foultitude d’études de style préparatoires à des concept-cars : 2 Eco 2000 par exemple et une Xenia des années 80, une Citela, ou encore une C3 Pluriel et un « Tubyk » (sic, son vrai nom étant Tubik). Même une étude assez récente, du concept C-Cactus de 2013, y est. Outre les études de style, non-homologuées quand elles ne sont pas non-roulantes car simples maquettes pleines, l’on trouve un grand nombre de concept-cars signés de l’école Espera Sbarro : Berlingo Flânerie, Taxi, Escapade, Jumpy Atlante des Neiges (avec motifs de montagne sur les côtés !), le C8 Oxygène et sa carrosserie modulable, la C4 Coupé R-Pur et son toit rétractable, le Xsara Picasso El Bicho et son esprit de SUV avant la lettre… Autant de modèles uniques, jusqu’à preuve du contraire.

Plus anecdotique enfin, une FAF (Facile à Faire) 4X4, une Iltis VW du temps où Citroën comptait en écouler à l’armée, une C-Triomphe (la C4 tricorps chinoise dont on vit la silhouette comme C4 Sedan en Espagne et Argentine). Les sportifs voudront peut-être s’arracher la C2 Super 1600 de Sébastien Ogier… Enfin est proposée une CX Pallas automatic phase 1 qui est, avec l’Axel, la dernière Citroën conçue avant l’ère PSA.

Les états de conservation varient : les plus anciennes devront finir d’être restaurées ; les plus récentes ont peu roulé, voire n’ont pas de carte grise. Les futurs acheteurs pourront les découvrir le samedi 9 décembre de 9h30 à 17h au Conservatoire pour se faire leur avis.

La collection à la richesse menacée ?

L’on peut donc se dire, à la lecture de cette liste, que le pire est évité. Pas de DS Présidentielle, de Traction faux-cabriolet ou encore de Type A là-dedans. Mais quand même, un arrière-goût qui, à titre personnel, ne me plaît pas. A trop penser qu’on peut se séparer d’œuvres mineures ou de pièces en doubles, on oublie que la mission de conservation du patrimoine est de ne pas juger de la valeur des pièces à un instant T, et au contraire de les garder tant que possible pour les générations futures. Exemple extrême : les dessins perdus de Léonard de Vinci. Comparés à une Joconde, tout le monde préférera protéger Mona Lisa. Mais pourtant, le Louvre se bat pour pouvoir en acquérir car l’intérêt d’une collection ne réside pas uniquement dans les seuls chefs d’œuvre mais aussi dans la capacité à avoir une multitude d’archives rares, de documents complémentaires, pour les amplifier et les mettre en perspective.

La rareté et la complétude. Tels sont les problèmes ici en cause. Alors bien sûr, on ne peut guère mettre sur un pied d’égalité une maquette de C3 Pluriel face au plus célèbre tableau de la Renaissance -voire du monde. Mais si l’on réfléchit à la théorie des Parnassiens, l’art pour l’art, une oeuvre doit-elle avoir un sens, une utilité, une rareté pour pouvoir justifier sa conservation ? La réponse est non. Ne compte que ce qui est beau et, à ce titre, on peut trouver une étude de style belle… D’autant que souvent, celles-ci ne sont jamais totalement identiques aux modèles finaux. Ce qui présente donc, en soi, un intérêt patrimonial.

D’un point de vue plus opérationnel, il est pratique pour un musée (ou du moins, une institution qui aspire à le devenir) d’avoir un fonds de roulement, plusieurs pièces mobilisables en expo, mais aussi en prêts extérieurs ou en animation de valorisation. S’en séparer, c’est s’en couper définitivement ou presque. Et ce, même si les voitures exposés aux showrooms C_42 et DS World Paris, par exemple, sont parfois des modèles prêtés par des particuliers. L’élément central de la question posée par une telle vente aux enchères est bien la richesse et la pluralité de la collection.

Celle de Citroën est en cela très particulière. Elle a été accumulée dès les années 1950 par des passionnés et par le département Propagande de Javel, et n’a été réunie qu’au début des années 2000 à Aulnay-sous-Bois. Nous vous invitons à relire notre papier sur l’histoire des prototypes de 2CV TPV, qui ont à leur façon provoqué la création du « Conservatoire ». Oui, le souhait de conserver son patrimoine automobile n’est pas un long fleuve tranquille pour la marque du Groupe PSA. Derrière les paroles rassurantes, l’apparent aspect anodin d’une telle opération pose quelques questions.

Une vente synonyme d’investissements…

A la fin, chacun se fait son avis sur cette vente. Les plus optimistes y voient une façon pour Citroën de faire vivre son patrimoine. C’est d’ailleurs le message de l’association : « il s’agit d’assurer la pérennité du patrimoine et en même temps d’organiser les installations futures ». Depuis qu’elle a été rendue indépendante de PSA en 2015, « l’Aventure » doit en effet assurer elle-même son financement avec une participation de l’ancienne maison-mère qui se réduit d’année en année.

Comme tout un chacun qui investirait son argent, Citroën vend donc une partie de ses modèles pour mieux se développer à côté. Comment pourrait-il en être autrement comme financement direct, d’ailleurs ? Peugeot le fit aussi en 2009. Et l’Aventure Peugeot Citroën DS se doit d’avoir des comptes solides où chacun contribue à la pérennité des activités associatives et patrimoniales. Cependant, même si les prix sont promis accessibles au plus grand nombre, on remarquera l’absence de prix de réserve : est-ce par volonté de ne pas faire grimper artificiellement les prix… ou pour avoir la certitude de ne pas devoir garder des pièces boudées par le public ?

Le problème, c’est que bien souvent de telles ventes sont de mauvais présages… Même si nous sommes dans un schéma tout autre avec les Chevrons, doit-on rappeler le gâchis des ventes du musée Heuliez, censées renflouer Mia, et qui ont surtout vu une part non-négligeable de la créativité des années 70 à 2000 être dilapidée, parfois pour une poignée d’euros avant de se retrouver sur LeBonCoin ? Autre exemple extrême : le Trésor a lui aussi « optimisé » ses réserves en vendant un cinquième du stock d’or en 2004, lorsque Nicolas Sarkozy était Ministre de l’Economie. Échangés contre des devises, les lingots ont depuis vu leur valeur plus que doubler…

…de symbole et de surprise

En termes de spéculation et de valeurs qui doublent, l’automobile se pose un peu. Malgré des tarifs voulus accessibles, une telle vente devrait amener des Citroënistes passionnés prêts à faire monter les prix -sinon, à quoi bon vendre ?- et parmi ceux-ci, les Néerlandais, grands collectionneurs des Chevrons, ne seront pas les derniers notamment pour des modèles bien conservés, voire quasis neufs ou uniques. La rareté relative de certains modèles devrait, par ailleurs, limiter l’embolie des prix.

Au-delà de la démarche, c’est le symbole de cette vente aux enchères qui peut sembler choquant. Imagine-t-on Mercedes vendre une partie de ses véhicules ? La filiale française l’a fait récemment, oui. Mais pas le musée de Stuttgart. Imagine-t-on Porsche, l’Autostadt de Volkswagen ou bien encore la collection Renault de Flins faire de même ? Non, et c’est même l’inverse : chacun de ces constructeurs investit pour étendre son patrimoine, dont la valeur ne fait -l’âge et la spéculation venant- que grimper. Reste que d’autres musées, notamment celui de General Motors, vendent régulièrement des modèles sans réel problème. Une collection doit vivre, être au service du constructeur, et parce que l’on n’y a jamais été habitué de la part de Citroën, cela surprend à première vue.

Car enfin, lancer une première vente ouvre peut-être déjà la porte à d’autres initiatives similaires, chez Citroën ou non. En France, lorsque des musées ou des collectionneurs mettent aux enchères leurs possessions, c’est soit pour abandonner leur activité, soit pour renflouer leurs caisses. On espère vivement que la vente Citroën Héritage se fera pour le meilleur : puissent les modèles vendus être utilisés, exposés, bichonnés, montrés plutôt qu’abandonnés.

Rendez-vous le 10 décembre pour les curieux sur le site de la vente voire, pour les plus intéressés, par téléphone, pour espérer partir avec un morceau de l’héritage de Citroën.

Photos : Leclere, The Automobilist, Citroën Héritage