Le Nouvel Automobiliste
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C’est quoi ce travail ? Voyage dans l’usine PSA de Saint-Ouen au cinéma

C’est quoi ce travail ? C’est le titre d’un documentaire sorti au cinéma mercredi 14 octobre dernier, et qui promène ses caméras et micros dans l’usine PSA Peugeot-Citroën de Saint-Ouen. L’occasion de visiter, sur grand écran, ce site industriel, d’entendre les témoignages de ses ouvriers, et de découvrir les arcanes d’une composition musicale.

C’est un documentaire pour le moins confidentiel qui est sorti mercredi. Seules 4 salles le diffusent en Ile de France d’après Allociné, et sa communication est minimale. Et c’est dommage car ce long métrage d’1h42 nous ouvre les portes d’un monde inconnu du grand public : l’usine, et plus largement le travail ouvrier. Oui, en lisière de Paris, à quelques centaines de mètres du périphérique, il persiste, à Saint-Ouen, une usine mécanique du « secteur secondaire », dans une Île de France quasi entièrement tertiarisée. Comme un symbole de ce changement d’époque, l’autre présence de PSA dans le quartier sont les bureaux du siège social de Citroën, rue Fructidor, à quelques 400 mètres de l’usine.

De l’histoire avant toute chose

L’usine PSA de Saint-Ouen est une installation âgée de plus de 150 ans et classée monument historique. Ouverte dès 1847 par l’industriel Joseph Farcot, elle est une usine dédiée aux machines à vapeur. La destinée automobile prend forme durant la Première Guerre Mondiale, lorsque la Somua, Société d’Outillage Mécanique et d’Usinage d’Artillerie, prend place dans les murs. Une fois la paix revenue, la reconversion du site est réalisée par André Citroën, qui rachète les lieux en 1923.

A partir de 1924, l’usine de Saint-Ouen rejoint ainsi les chaînes du Quai de Javel, les installations de Levallois-Perret, ainsi que les unités toutes proches des Epinettes et de Clichy  dans le vaste maillage industriel des Chevrons dans la première couronne parisienne, qui sera célébré dans le mythique film Autopolis (1934). Alors que Citroën se lance dans le tout acier avec la B10 en 1924, l’usine Audonienne est dédiée à l’emboutissage et fait tourner 250 presses, d’une puissance allant jusqu’à 1400 tonnes. Depuis cet âge d’or, toutes les usines ont fermé dans et autour de Paris. Toute, sauf Saint-Ouen, qui continue de survivre et de trembler la ville. Considérablement modernisée en 1963, c’est aujourd’hui l’un des plus anciens sites industriels de PSA Peugeot-Citroën.

Du cinéma industriel à Saint-Ouen

Du cinéma industriel à Saint-Ouen, on pense d’abord à Reprise. Ce film, réalisé en 1996 par Hervé Le Roux, rendait hommage à un court-métrage réalisé lors de la reprise du travail dans l’usine des piles Wonder, après les grèves de 1968. L’on y voyait une femme dénonçant les conditions de travail insalubres et dangereuses de l’usine, où les produits chimiques étaient manipulés par une main d’œuvre majoritairement féminisée, précaire socialement, mal rémunérée, mais moins revendicatrice.

Les années ont passé, Wonder a fermé mais l’usine PSA est restée. Même si le travail y a été en partie mécanisée et robotisée, nombreuses y sont les tâches manuelles et répétitives. Le film propose des portraits des ouvrières et des ouvriers, de tous horizons, jeunes comme plus âgés, pour écouter leurs différents parcours et ce qui leur plaît tout comme ce qui les lasse dans leur travail. L’usine, organisée en un long couloir central que traverse une dizaine de camions chaque jour, compte 630 salariés, dont 10 % de femmes, répartis en 4 équipes dont une de nuit et une de week-ends.

Pour de nombreuses personnes, reclassées à Saint-Ouen après la fermeture d’Aulnay-sous-Bois, le passage de la chaîne aux postes individuels n’a pas été facile. C’est la frustration de ne plus voir leur travail rouler dans la rue qui les habite : en effet, les près de 800 000 pièces d’emboutissage réalisées chaque jour, autant de renforts de carrosserie ou de carters, se retrouvent dans la plupart des modèles du groupe PSA, mais ils sont moins palpables que la vue d’une Citroën C3 fabriquée par leurs mains.

Et la musique de s’en mêler

Mais ce documentaire n’est pas qu’une immersion dans le monde industriel : en marge des témoignages des salariés, c’est aussi l’aventure d’une composition musicale. Le compositeur Nicolas Frize a élu résidence dans l’usine pendant 2 ans, de 2012 à 2014, et c’est sa recherche de sons qui a intrigué les réalisateurs du film. Les caméras le suivent ainsi, promenant ses micros à travers les postes de travail et les recoins de l’usine.

La création musicale de Nicolas Frize se nourrit de la vie de l’usine : telle pièce recalée car mal prédécoupée est récupérée par le musicien qui, une fois qu’il en a retravaillé la forme, en fait un instrument de musique au sens d' »objet créateur de son ». Cette démarche rappelle à certains égards celle de Ford en 2008, Beautifully Arranged, lors du lancement de la Focus II restylée.

Pour sa composition baptisée « Intimité », Nicolas Frize utilise la fréquence mécanique des emboutissages comme autant de bases rythmiques, et accompagne cette pâte sonore de poèmes récités par les ouvriers, l’ensemble étant nimbée d’une musique de chœur chantée là encore par les salariés de l’usine. L’œuvre a été créée en 2014 durant plusieurs soirs, l’occasion pour PSA et ses salariés de fêter les 90 ans de leur cathédrale industrielle. Passionné par le monde industriel, régional de l’étape (il habite Saint-Denis) et ayant déjà composé des musiques similaires (Paroles de voitures, dans l’usine Renault de Billancourt en 1984), Nicolas Frize a voulu capter, nuit et jour, l’intimité de l’usine et de ses salariés, et se constituer une palette sonore de ce qui fait la vie de PSA Saint-Ouen. D’où le titre de son oeuvre, « Intimité, composition en trois mouvements et trois lieux » :

I-  À travers… 1er mouvement / Église du Rosaire
II – Au-dessous… 2ème mouvement / École élémentaire Émile-Zola
III – Il y a un chemin… 3ème mouvement / Usine PSA Peugeot Citroën

Du 31 janvier au 2 février 2014, l’œuvre fut créée et jouée 6 fois en les murs de l’usine, avec orchestre harmonique (flûte, trompette, trombone, tuba, percussions, luth, contrebasse), des voix (octuor vocal, grand chœur, voix singulières) et des sonorités enregistrées ou obtenues à partir d’objets de l’usine transformés. L’usine, arrêtée pour l’occasion, était ouverte à  la visite.

A cela s’ajoute l’œuvre cinématographique, le témoignage des images de Luc Joulé et Sébastien Jousse, qui filment autant la composition de Frize que les ouvriers. Au total, le compositeur aura réalisé 80 entretiens avec des salariés, à leur poste, mais aussi en dehors pour les faire participer à l’œuvre musicale. Les cinéastes les suivent, au même titre que des scènes du travail quotidien (réunions, pannes, entraides entre collègues) sont capturées par les caméras.

https://www.youtube.com/watch?v=0ZbXkmSHsKQ

Une critique toute personnelle sur le film

Il est tout d’abord rare que l’on filme le travail en usine. Parce qu’on le croit disparu, parce que les usines sont des lieux confidentiels, peut-être aussi parce que la culture ouvrière se perd. Pour nous faire découvrir une unité industrielle, historique et proche d’un ancien bassin automobile comme l’Île de France, et pour nous faire voir et entendre celles et ceux qui en font la vie, ce film est une pépite de documentaire socio-économique.

Le résultat de ce projet musical est saisissant. D’une mécanique sourde est née, dans la nef de l’usine, un ensemble vocal et instrumental propre à donner une âme au lieu. Bien-sûr, la forme documentaire du film, ainsi que l’originalité de son projet, peuvent intriguer au départ. Mais il faut venir sans a priori pour se laisser imprégner dans la dure réalité laborieuse des ouvriers, et pour écouter l’étrange harmonie industrielle qui y naît.

Entre immersion dans le monde du travail et composition musicale, entre sociologie et musicologie, voilà un ovni cinématographique d’une grande humanité, à la diffusion hélas restreinte mais dont l’intérêt et l’originalité sont certains. Allez donc voir C’est quoi ce travail ?, à moitié un témoignage sur grand écran de la vie à l’usine au XXIème siècle, et à moitié une plongée dans la création d’une œuvre musicale. Un rare moment de découverte pour les oreilles comme pour les yeux.

PSA Saint-Ouen en quelques chiffres :
– 630 salariés (10% de femmes)
–  2 équipes de jour, 1 de nuit (3×8), 1 de weekend (VSD)
– 40 000 m² dédiés à l’emboutissage, ferrage, et fabrication d’outillages
– Près de 800 000 pièces fabriquées par jour
– 310 tonnes d’acier transformées quotidiennement
– âge de l’usine : 91 ans
– 570 références de pièces différentes produites
– Types de pièces produites :  carters d’huile, renforts de fixation, charnières, supports moteurs, gâches de capot
– Export dans le monde entier et à une soixantaine de clients, dont les usines PSA

Crédit photos: Sheillac, Féline CC, Autocult, En Voiture (Le Parisien), Google Images