Le Nouvel Automobiliste

Retour sur la vie automobile de Jacques Chirac

Avec la disparition de Jacques Chirac le 26 septembre 2019, c’est une longue page d’histoire de France qui s’est tournée. Ministre dès les années 1960, président pendant 12 ans jusqu’en 2007, Jacques Chirac a traversé le temps et les époques sans jamais être loin d’une automobile, le plus souvent badgée Citroën. Au point d’être, avec de Gaulle, le meilleur ambassadeur des Chevrons ?

Le grand livre d’images qu’est l’histoire du cinquième Président de la Ve République comporte nombre d’automobiles, avec comme point culminant une course-poursuite aussi mythique qu’improbable, celle du soir de son élection le 7 mai 1995. Retransmise en direct, une traversée effrénée de la capitale dont la bande son est prononcée par le regretté Benoît Duquesne sur sa moto de France 2. Les héros de ce soir-là sont un couple formé de Jacques Chirac et de sa CX Prestige lancée à vive allure en plein Paris. Le grand échalas de 1,89 m, enfin élu à la magistrature suprême après sa troisième tentative, profite pleinement de l’espace aux jambes royal de la grande berline de fonction de la Mairie de Paris pour saluer la foule. S’offrir une promenade en voiture sous les yeux de millions de téléspectateurs, un soir d’élection : n’est-ce pas le summum de la cool-attitude ? C’était Chirac en voiture, distillant à sa façon lui aussi, une « certaine idée de la France ».

En effet, l’héritier du Gaullisme c’était lui, et ce dès sa première apparition automobile. A son intronisation comme secrétaire d’Etat à l’Emploi le 8 mai 1967, Jacques Chirac, tout jeune député de Corrèze, entre dans la Cour de l’Elysée pour son premier conseil des ministres en Citroën DS 21. A l’époque, la déesse est la voiture de la haute administration, et l’icône en mouvement de la Ve République. Pouvait-il y avoir meilleure défenseure du Général que cette voiture qui par deux fois lui sauva la vie face à l’OAS ?

Chirac, en Peugeot, Renault…

La même année, « Chichi » fait pourtant des infidélités aux chevrons. Peu avant, le 14 avril 1967, il est surpris en chemise blanche dans un garage adossé au capot d’une Peugeot 403 blanche. Peu de temps après, il se la joue trentenaire flambeur en charmante compagnie, cette fois en 304 cabriolet. Au pouvoir, l’homme ne sera pour autant jamais fidèle de la maison de Sochaux, ne circulant que peu dans les Peugeot 604 tant appréciées de son meilleur ennemi, Valéry Giscard d’Estaing, ni dans la 605 rallongée et blindée de son prédécesseur François Mitterrand. Et si on le vit parfois en 607 comme au soir de sa réélection en 2002, son principal lien avec le Lion fut surtout la 205 rouge de 1984 à bord de laquelle son épouse Bernadette sillonnait sa circonscription de Corrèze.

Outre Peugeot, Jacques Chirac aima rouler en Renault. En R25 lors de son mandat de Premier Ministre sous Mitterrand, puis surtout en Safrane rallongée par Labbé. Grâce au livre d’Etienne Roux, Voitures de Présidents de la Ve République aux éditions E/P/A (2018), on apprend que cette Safrane était une phase 1 maquillée ensuite en phase 2. On découvre aussi cette anecdote, selon laquelle lors d’une commémoration du 11 novembre, la vitre arrière de la Safrane ne remontait pas. A son aide de camp qui lui demandait quoi faire, Chirac de répondre : « Rien, on continue de saluer… » Encore et encore, la vitre ouverte.

…mais d’abord et surtout en Citroën

S’il est pourtant une marque qui marqua donc le quasi-demi-siècle de carrière politique de Jacques Chirac, c’est bien Citroën. Et un modèle plus précisément : la CX Prestige. Une voiture qui faillit pourtant lui coûter la vie lorsque le 26 novembre 1978 il est victime d’un accident en Corrèze. Une voiture à bord de laquelle il célébra aussi sa victoire au soir du 7 mai 1995, et que les Guignols de l’info de Canal+ n’hésiteront pas à reprendre dans leurs sketches. Cette CX, une 2,5 l de 168 chevaux, est à présent exposée au musée qui lui est consacré à Sarran, où une exposition automobile avait lieu en 2019.

Après la CX, Jacques Chirac roula en XM. Eh oui, peu de temps lors de son premier mandat, il utilisa une XM blindée commandée par son prédécesseur. Mais les limousines blindées n’étaient pas son genre de beauté, lui qui n’aimait rien moins que parader et saluer, encore et toujours, la foule. Dans ce rôle, quoi de mieux que la SM Chapron ? Après Pompidou et Mitterrand, Chirac est le troisième Président à défiler en SM, qu’il choisit pour son investiture, le 17 mai 1995. Il est aussi le dernier -à ce jour- à rouler à son bord, le 5 avril 2004 lors du Centenaire de l’Entente Cordiale, avec la reine Elisabeth II où, pour une fois, la beau landaulet était capoté.

L’autre grande Citroën que Chirac apprécia et ce jusqu’après la fin de son second mandat, c’est évidemment la C6. Il en fut le premier passager le 14 juillet 2005, plus de 8 mois avant la commercialisation officielle de la voiture. Un nouveau coup de pub’ pour les Chevrons qui continuaient ainsi d’associer leur image à la Présidence de la République.

L’année suivante, lors d’une visite officielle en Chine Jacques Chirac se rend à Wuhan pour la pose de la première pierre de la deuxième usine PSA du pays, dans le cadre de la coentreprise historique nouée entre Dongfeng et Citroën depuis 1992. Sur place, il y découvre l’Elysée, la version restylée de la Fukang 998 elle-même version tricorps de la ZX, qu’il juge « très jolie » avant que son épouse renchérisse, l’estimant « superbe » !

La fracture automobile

Chirac avait cependant l’automobilisme à géométrie variable. De défenseur convaincu de la « bagnole », dénonçant que « parfois on traque l’automobiliste au lieu de traquer les gangsters » et plaidant pour « laisser tranquille ce malheureux automobiliste » en 1981, il est devenu lors de son second mandat l’homme de la sécurité routière, lançant l’implantation des radars automatiques et évitant ostensiblement les modèles de sport lors de sa visite au Mondial de Paris 2002. Ses 12 années de présidence furent, aussi, celles des premières délocalisations d’usines comme de la disparition de Matra, en 2003.

A son départ de l’Elysée le 15 mai 2007, c’est en Citroën C6 que Jacques Chirac s’en va. Une main à la fenêtre, comme toujours. Lui le bulldozer sait-il qu’il roule à bord de la dernière « grande » Citroën ? Une façon pour la marque de prolonger son histoire avec les présidents, après ses publicités de Mitterrand quittant l’Elysée en XM ou -encore- De Gaulle circulant en DS.

Avec sa disparition, c’est certes la fin d’une époque mais aussi une page de l’histoire des chevrons qui se tournent. Le corbillard qui le transportait était une Mercedes Classe E break, tandis que Vladimir Poutine venait avec son propre convoi signé Aurus, circulant là pour la première fois en France et avec un modèle SUV inédit.

A présent, tous les constructeurs français convoient la Présidence de la République, de Renault avec son Espace (quand il n’est pas sous teinte Volkswagen) à Peugeot avec son 5008, en passant par DS Automobiles lors des investitures. Tous donc, sauf Citroën, Citroën et la C6 à laquelle Jacques Chirac sera resté fidèle jusque dans ses derniers déplacements. Un président « chevronné », pour une époque qui appartient désormais au passé.

Photos : Citroën, Worldscoop (Aurus)